Octobre 2017

Le coin historien5

Par Dominique LACORDE

Lacorde dominique

MARCEL VASSART : LE DERNIER MARECHAL-FERRANT
DE GESNES-EN-ARGONNE
(1/2)

Il s’appelait Joseph Marcel Vassart. Marcel était son prénom usuel. Il nait à Gesnes-en-Argonne le 6 septembre 1884, de Jules Clément et de Juliette Bonnivert ; il est fils unique. Gesnes compte alors 243 habitants. À cette époque, son père est maréchal-ferrant comme son grand-père Bernard Alphonse. La famille Vassart est implantée à Gesnes depuis au moins le début du XVIIe siècle et la dernière descendante directe, Marguerite Vassart, sa fille ainée, qui vivait encore à Gesnes n’est décédée qu’en 2009. Son ancêtre le plus ancien connu, né vers 1650, était tonnelier à Gesnes. Le 1er juin 1912, il se marie à Bantheville, à l’âge de 27 ans, avec Berthe Lefèvre, un nom prédestiné puisqu’il désigne le travailleur du fer, le maréchal-ferrant, le forgeron, le fèvre ! Quatorze mois plus tard, ils ont un premier enfant, Marguerite née le 20 août 1913 à Bantheville. Puis c’est la guerre, il a 30 ans, il est fait prisonnier avec son père et les autres hommes du village ; ils sont emmenés en Allemagne dans le camp de Grafenwohr puis de Traunstein. Clément plus âgé sera libéré via la Suisse en 1915. Il est noté dans le livret militaire de Marcel Vassart qu'il fut rapatrié civil le 24 novembre 1918. Marcel Vassart fut déporté du 17 septembre 1914 au 11 novembre 1918 ; pour cette raison, il eut droit à une carte de déporté politique... en 1954 !

1 gesnes marcel vassart prisonnier
Marcel Vassart (1916)
2 gesnes marcel vassart prisonniers 1916 2
Marcel et Clément Vassart prisonniers à Traunstein en Allemagne (1915).
3 gesnes marcel vassart carte deporte
Marcel Vassart-Carte de déporté
Loupe4

Marcel Vassart, était le seul maréchal-ferrant de Gesnes. Sa forge datait d’après la guerre de 14 ; elle est toujours là. Cet homme est le dernier du village à chiquer et priser le tabac. Sa moustache était toute jaune et brune du tabac qu’il aspirait. Vêtu de son tablier de cuir (la tasane, taillée dans un cuir épais par le bourrelier) Marcel Vassart ferre les chevaux, répare les chariots, touche à tout ce qui est en fer ; il aiguise les instruments de coupe ; il fabrique des outils en fer. Il utilise le brochoir à ferrer, le dévidoir à clous, la lopinière, le repoussoir, le rogne-pied, l’enclume bigorne. La forge toute noircie du feu du foyer rougeoie du matin au soir ; c’est la première chose dont il s’occupait. Le bruit des soufflets que j’activais quand j’étais enfant pour animer la flamme, le martèlement des coups sur l’enclume, l’odeur chaude de fer brûlé, me sont restés dans la mémoire à tout jamais. Les habitants le sollicitent en permanence. Tout en chiquant, il active de son bras le soufflet de la forge. La plupart des maréchaux ne ferrent que pendant la matinée. Ils réservent leurs après-midi aux travaux de forge, aux réparations des charrues. Les premiers chevaux arrivent dès la pointe de l’aube, afin de ne rien gaspiller de la pleine journée. L’ouvrage nécessite l’effort conjugué de deux personnes. Pendant que le maréchal œuvre, le client tient les pieds de l’animal. Le forgeron est un personnage respecté qui tient une grande place dans la vie du village. Il sait fabriquer les armes qu’emploient les seigneurs, façonner les outils nécessaires au travail de la terre : socs de charrue, araires et il ferre les chevaux et les bœufs. Il a la maîtrise du feu, de l’air et de l’eau. Saint Éloi est son patron. Le fer est rare et les outils en fer coûtent cher. Le maréchal-ferrant forge les fers des animaux de trait, effectue la pose et l’entretien de ceux-ci. Il se double souvent d’un forgeron, mais ce dernier n’est pas forcément maréchal-ferrant. Il est donc sinon orfèvre, tout au moins ferronnier. À Gesnes comme ailleurs le métier de maréchal-ferrant se transmet de père en fils comme chez les Vassart.

La famille de Marcel Vassart comporte une longue tradition de travail du fer, forgeron d’abord puis maréchal-ferrant (ce terme n’apparaît en effet qu’au XVIIe siècle). La forge est un lieu de sociabilité où les hommes échangent des idées comme les femmes le font au lavoir. Toute une lignée de Vassart exerçant la profession de tonnelier était établie à Gesnes jusqu’en 1780. Ils furent relayés par le métier de maréchal-ferrant et/ou charron de père en fils jusqu’en 1956. À leur retour de captivité en 1918, tout était à reconstruire. La forge utilisée pendant la guerre par les Allemands était en ruine. Vivant dans un baraquement en bois le temps de la reconstruction, ils reprirent leur métier de maréchal ferrant avec le retour progressif des chevaux nécessaires aux travaux des champs. Quand Clément décède en 1936, Marcel reprend tout naturellement sa maison et sa forge. Le nom Vassart(d), équivalent de Vasseur, est un patronyme très porté dans le nord de la France ; Vasseur est une forme contractée de Vavasseur, un terme qui renvoie aux coutumes féodales et qui désigne celui qui recevait en fief une terre déjà tenue par le vassal d’un suzerain. C’était donc le vassal d’un vassal. Vassart est aussi donné comme un dérivé du nom de saint Servatius (Servais).

4 gesnes marcel vassart charron
Marcel Vassart , au centre, charron ferrant une roue (1913)
5 marcel berthe vassart 1910
Marcel Vassart et Berthe Lefévre devant la « boutique » (1914)
Loupe4

Suite en novembre pour la seconde et dernière partie.

Lacorde

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