Novembre 2017

L inconnu du mois

Par Édith PROT

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Jean Henri d'Anglebert

Les musiciens talentueux des siècles précédents, du moins ceux dont la mémoire s’est perpétuée jusqu’à nous, appartenaient tous à la catégorie des compositeurs. Les interprètes, même les plus grands virtuoses, n’ont laissé aucune trace, faute d’enregistrements. Si quelques chanceux ne sont pas tombés dans l’oubli total, c’est grâce à des témoignages de leurs contemporains, avec toute la subjectivité que cela suppose. Que penser alors de notre inconnu?  

Jean naît en 1629. Son père, maître Henry, est un cordonnier aisé de Bar-le-Duc. Jean reçoit une bonne éducation, y compris une éducation musicale. Très vite, son professeur décèle en lui un talent hors du commun. Son père y voit une chance de lui trouver un emploi, car, étant donné le strabisme dont Jean est affligé, l’intégrer dans l’entreprise familiale aurait été compliqué. Maître Henry, que chacun à Bar-le-Duc appelle « Anglebert », un surnom dont l’origine est assez floue, connaît la vie et sait qu’à son époque, un musicien ne peut faire carrière que dans l’ombre d’un riche protecteur. Désirant donner les meilleures chances à son rejeton, il l’envoie donc étudier à Paris auprès d’un musicien réputé de l’époque, Jacques Champion de Chambonnières. Très vite, Jean se rend compte que pour se faire accepter à la Cour, il lui faut un nom qui fleure moins la roture que “Jean Henry”. Il se crée donc un nouveau patronyme, à partir du sobriquet de son père (après tout, il ne ment pas totalement en affirmant être le fils d’Anglebert) et s’octroie ainsi à peu de frais une nouvelle identité à qui certains trouvent une vague consonance de noblesse britannique sur laquelle il laissera habilement planer le doute.

Ainsi rebaptisé, notre claveciniste peut se lancer à l’assaut des hautes sphères. Parmi ses condisciples se trouvent François Couperin et François Roberday. Grâce à Roberday, il fait la connaissance de la belle-sœur de l’orfèvre du roi, Madeleine Champagne, qu’il épouse en 1659, et surtout de Lully. Étant donné sa disgrâce physique et son train de vie modeste (à cette époque, Jean se contente de la charge des orgues de l’église des Cordeliers), il est peu probable qu’il ait gagné de telles amitiés en séduisant ces personnages comme le prétendront plus tard certains esprits jaloux. Pour ma part, j’y vois plutôt la preuve du talent exceptionnel de ce claveciniste, tout comme lorsque Chambonnières lui obtient la charge d’organiste de Monsieur le Duc d’Orléans. Quelques années plus tard, Jean va se trouver écartelé entre deux amitiés. À la suite d’un différend avec Lully, Chambonnières tombe en disgrâce et doit abandonner sa charge de claveciniste dans la Musique de la Chambre du Roy. On propose alors le poste à ses deux meilleurs élèves. Couperin refuse par solidarité avec son maître, mais Jean, lui, est en très bons termes avec celui qui est le parrain de son fils aîné. Il accepte donc la charge et va collaborer très étroitement avec Lully, devenant ainsi un acteur important de la vie musicale à la Cour de Louis XIV au début de son règne.

Bien que Jean soit reconnu comme étant un remarquable interprète, ses talents de compositeur sont par contre ouvertement contestés. Seule l’œuvre qu’il compose en hommage à son ancien maître, intitulée « Le tombeau de Monsieur de Chambonnières », reçoit un accueil réellement favorable.  À la fin de sa vie, il publie un recueil de ses œuvres qu’il dédie à la princesse de Conti. Il s’agit de pièces courtes et  légères, de musiques de danse, souvent inspirées d’airs à la mode, que la princesse apprécie et qu’elle joue volontiers. L’ouvrage ne provoque pas l’enthousiasme de ses contemporains, mais il a cependant le mérite d’être le premier du genre comportant une « table des ornements » indiquant la manière de les exécuter.

Même après le décès de Lully, Jean conserve sa charge sans que personne ne conteste sa position. Quand il meurt trois ans plus tard, en raison de l’hérédité des charges, c’est son fils, pourtant piètre musicien, qui lui succède. Aussitôt (on s’attendait à voir Couperin obtenir le poste) tout le monde musical exprime une indignation qui rejaillit sur la réputation de Jean et on se met à ternir injustement sa mémoire. Certains dénoncent une usurpation de la particule, affirmant que son nom véritable est Danglebert, et d’autres prédisent qu’on ne retiendra de lui que ses basses manœuvres et son ambition féroce. Ce n’est qu’assez récemment, lorsqu’on a remis à l’honneur la musique baroque française, qu’on a redécouvert certaines de ses œuvres quand plusieurs clavecinistes les ont ajoutées à leur programme. Mais au-delà du compositeur, pourra-t-on jamais rendre justice au virtuose ?

Prot

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