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Et c'est celle de...
Dubourg daniel 3
Daniel DUBOURG

Elle

Elle avait coutume de passer de longs moments à la fenêtre, où je la retrouvais parfois, même tardivement à mon retour du travail. Il m’arrivait de l’imaginer ainsi figée, patiente, de longues heures durant, comme une potiche posée là, garnissant la croisée. Je pensais aussi qu’elle devait être triste et taciturne, à force de solitude due à mes longues et fréquentes absences. Sans doute, mes voisins s’interrogeaient. Je pensais que les plus curieux, les plus intrigués viendraient me questionner un jour sur ses habitudes.
J’étais rentré sans bruit. Je déposai tranquillement mes quelques affaires sur le divan, et lui jetai un regard furtif, avant d’aller me servir une boisson et de me préparer un repas sommaire. Parfois, je m’approchais, silencieux, pour tenter de surprendre le spectacle qui pouvait bien être l’objet de toute son attention.
Elle ne s’était pas retournée à mon arrivée, n’avait même pas levé la tête pour me saluer. C’était un code entre nous, une sorte de convention tacite. Elle savait que je venais d’entrer dans la maison.
Elle me rejoignait un peu plus tard à l’heure du coucher, comme pour me dire « tu vois, je suis là ». Elle s’allongeait alors sur le lit, s’étirait avec une lente volupté, satisfaite de me retrouver, juste avant que je m’endorme profondément, abattu par une journée harassante de travail et de route, qui se répéterait le lendemain.
Nous avions peu de contacts, mais leur rareté et leur brièveté les rendait précieux. Quelques mots murmurés avec douceur, des caresses, des effleurements qui marquaient notre complicité que le silence prolongeait avec une harmonie constante.

Le lendemain, au matin, je me lèverais discrètement pour ne pas l’éveiller et je poserais un baiser sur sa tête, avant mon départ, comme à l’accoutumée. Elle ouvrirait peut-être un œil.
Ici, la rue était toujours tranquille. Je dis « la rue », parce qu’elle est la seule de notre petit village niché au fond d’un vallon, loin de la grande route bruyante. Les voitures qui l’empruntaient quotidiennement se comptaient sur les dix doigts. Tous les deux jours, la camionnette du boulanger-épicier y faisait des sauts de puce, suivie par celles du boucher et du marchand d’habits.
La fin de ma semaine, propice au répit, était dédiée au bricolage, à l’entretien de la maison et au jardinage. J’avais plaisir à retrouver des voisins pour toutes sortes de discussions, et les activités paisibles et reposantes m’aidaient à rompre momentanément avec le stress de la semaine écoulée.
Novembre avait tiré ses premiers rideaux de brume par-dessus la rivière, et le ciel se mettait au diapason, uniformément gris. Elle n’était sortie que deux ou trois fois dans la courette, avec timidité, semblant se questionner sur la nécessité d’une petite promenade dans le verger courant jusqu’à la rivière. Elle avait finalement rebroussé chemin pour aller s’installer nonchalamment à la fenêtre.
Le crépuscule s’annonçant, j’avais décidé de rentrer et de me plonger dans un bon livre, après un bain mérité. Un café ferait d’abord l’affaire.
Un lourd véhicule noir s’arrêta devant la maison, chevauchant le musoir, en faisant crisser ses freins. Trois portières claquèrent, troublant le silence feutré du village. Des lampes s’allumèrent dans les maisons situées de l’autre côté de la voie.
Elle n’avait pas esquissé le moindre mouvement, comme une spectatrice blasée. Je m’approchai, me penchai et tendis le cou, balayant la rue du regard. Personne n’avait sonné à la porte. Je n’attendais aucune visite. Dans ce coin perdu, ce ne pouvait être, à cette heure, qu’un automobiliste à la recherche de son chemin, d’une adresse ou d’un villageois.
Venant du côté gauche, des éclats de voix suivis de bruits étouffés fusèrent, atténués par le double vitrage. Maintenant, la grosse voiture commençait à se fondre dans la nuit tombante, quelques minutes plus tard des formes sombres la rejoignirent, agglomérées, mêlées dans un étrange corps à corps, comme celui que fait un pack de rugbymen. Dans la rue déserte, trois ombres massives coiffées d’une casquette et chaussées de rangers en tiraient une quatrième, plus frêle, qui se débattait avec vigueur. Je n’avais pas donné de lumière et l’on ne pouvait donc pas distinguer ma silhouette dans l’encadrement de la fenêtre, d’autant que je m’étais reculé pour l’estomper.
Elle s’agita soudain, pencha la tête sans cesser d’observer l’étrange chorégraphie des formes grises. Je me dis qu’elle allait peut-être quitter sa place, mais comme hypnotisée par la scène muette qui se jouait dans la pénombre, elle ne se tourna pas vers moi pour m’adresser un regard.
Les portières du véhicule s’ouvrirent et l’homme maintenant sanglé et bâillonné fut jeté sans ménagement dans le coffre vite refermé. Des phares s’allumèrent et les inconnus s’engouffrèrent dans la voiture, qui démarra en trombe. J’avais eu le temps de reconnaître l’un de mes proches voisins, qui semblait avoir précipitamment quitté son jardin, tout à l’heure.
Mon cœur battait la chamade et scandait une peur croissante, qui me nouait la gorge. Je me dirigeai à grands pas vers le téléphone, afin d’appeler la gendarmerie.
Derrière les fenêtres silencieuses de ce crépuscule d’octobre, qui d’autre que nous avait été témoin de cet enlèvement soudain et violent ? Aucune porte ne s’ouvrit sur la rue déserte. Aucun carré de lumière ne se dessina dans la nuit, qui s’avançait avec patience, insensible à toutes les agitations possibles du village, en jouant son rôle immuable. Une lourde tenture se fermait, au terme du seul acte d’une pièce courte et crispante.
Elle se retourna sans se départir de son calme, s’étira et me rejoignit pour un mot murmuré, une caresse. Elle fila ensuite, silencieuse, vers le buffet près duquel l’attendaient ses gamelles que j’avais remplies un peu plus tôt, et but longuement.
Spectateur médusé d’un incroyable et irréel court-métrage, j’allai prendre une bouteille d’eau fraîche dans le réfrigérateur.

Dubourg

Commentaires (2)

1. Daniel DUBOURG dimanche, 02 Septembre 2018

Cela eût pu, mais point ne fut !! Hé, hé ! La suite, chacun l'imagine à sa guise. Mais pourquoi y en aurait-il une ?
Et d'abord, le monsieur n'a pas de flingue.
Amitiés, mon cher !

2. PHILIPPE MEIRHAEGHE dimanche, 02 Septembre 2018

Et la suite ? ... je chargeais mon flingue... j'montais dans ma bagnole et la course-poursuite commença... (non, c'est pas comme ça qu'ça s'est passé ?)

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