Juillet aout 22018 1

Par Angeline BOSMAHER

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CONDOR
de Caryl FEREY

2005 : Prix SNCF du polar pour UTU
2008 : Grand prix de littérature policière pour ZULU
2009 : prix Jean Amila pour Zulu
(Zulu est adapté au cinéma en 2013 par Jérôme Salle)

Condor

Né à Caen en 1967, Caryl Ferey grandit en Bretagne, une région qu’il aime pour son relief déchiqueté, ses éléments déchaînés et ses concerts dans les petits bistrots. Amoureux des voyages, il parcourt l’Europe à moto puis fait le tour du monde à 20 ans en travaillant pour le Guide du routard.
Son premier roman Avec un ange dans les yeux paraît chez la Balle d’argent. La même année il écrit son premier polar, puis quatre ans plus tard, Haka. Il écrit également pour les enfants, des musiciens, le théâtre et la radio.
Les romans de Caryl Ferey ont souvent pour cadre un passé historique douloureux. La Nouvelle-Zélande pour Haka et Utu, l’Afrique du Sud pour Zulu, l’Argentine pour Mapuche, le Chili pour Condor.
Ses récits où le suspense tisse sa toile dans un monde violent se nourrissent de sociologie, de politique, d’économie et sa plume y exerce un esprit critique sans concession. Pour la véracité de ses histoires, l’auteur voyage tout d’abord dans les pays qui servent de décor à ses intrigues, accumule les documents avant de passer à l’écriture. Un nouveau voyage sur place privilégie les rencontres et lui permet de s’ancrer davantage dans le réel.

À Santiago, dans le quartier populaire de La Victoria, rongé par la misère, géré par des bandes mafieuses, des adolescents ont trouvé la mort, dont Enrique, fils du rédacteur d’une grande chaîne télévisée. La population s’inquiète et s’insurge contre la police jugée trop laxiste. Gabriela, jeune journaliste mapuche, étudiante en cinéma, filme la scène macabre et aperçoit une trace blanchâtre sous la narine du jeune homme. Elle fait part de sa découverte à Stefano, ancien militant du MIR (Mouvement de la Gauche Révolutionnaire) et projectionniste au cinéma du quartier, avec qui elle cohabite. Dans sa quête de la vérité à propos de ces assassinats inexpliqués, elle fait appel à Esteban un avocat spécialiste des causes perdues. Le trio est rejoint par le père Patricio, homme bienveillant et charitable de ce bidonville. À ses risques et périls, le groupe constitué mène une enquête semée d’embûches qui fait ressurgir un passé où le spectre de Pinochet plane comme une ombre malfaisante avec tous ses stigmates : la mort d’Allende, le martyre du chanteur et poète Victor Jara, l’élimination des dissidents politiques, purge connue sous le nom de Condor. C’est donc dans un Chili corrompu où la société ultralibérale dilapide les richesses du pays en spoliant les exclus : Indiens mapuches et autres miséreux qui s’entassent à périphérie sordide de la Capitale que Caryl Ferey construit une intrigue passionnante et addictive.

Dans ce roman à la fois politique, historique, policier, l’auteur nous livre d’abord un regard documentaire sur la dictature de Pinochet. Il nous emporte loin pour découvrir l’histoire du Chili dont le passé pèse lourd sur le présent… En même temps, il nous interroge sur la machine à broyer des totalitarismes contre lesquels il est dangereux de s’ériger : les mots résonnent âprement comme les poèmes de Pablo Neruda, les chansons de Victor Jara, mais les balles tuent. Il nous interroge également sur les conséquences désastreuses des doctrines ultras capitalistes :
« Elles s’étaient rencontrées quelques années plus tôt sous l’ère Pinera, le président milliardaire, lors de la révolte de 2011 qui avait marqué les premières contestations massives depuis la fin de la dictature. Ici l’éducation était considérée comme un bien marchand. Chaque mensualité d’université équivalait au salaire d’un ouvrier, soixante-dix pour cent des étudiants étaient endettés, autant contraints d’abandonner en route sauf à taxer leurs parents, parfois à vie et sans garantie de résultats. À chaque esquisse de réforme, économistes et experts dissertaient sans convoquer aucun membre du corps enseignant, avant de laisser les banques gérer l’affaire – les fameux prêts étudiants, qui rapportaient gros. » 
Les personnages principaux incarnent les opposants au système de corruption : Gabriela, mapuche rebelle, Esteban avocat cynique, Stefano revenu de la dictature avec des blessures gravées dans sa chair, le Père Patricio bienveillant et charitable… Ces êtres à vif, marqués par un passé tragique sont malgré tout soudés dans leur lutte contre la fatalité de la détresse humaine et leur héroïsme se révèle au fur et à mesure de l’intensité dramatique du récit qui atteint son point d’orgue dans le désert d’Atacama. La passion amoureuse entre Gabriella, la visionnaire chamanique exilée et Esteban, l’avocat aux pieds nus, est un supplément d’âme dans cette soif de vérité.
Les décors sont plantés avec précision, magnifiés par une écriture descriptive aux tonalités poétiques : les ghettos de la périphérie urbaine de Santiago, le port de Valparaiso, les cimes grandioses des Andes avec leurs lacs de sel, les plages de l’océan, les déserts.

Un roman lumineux et humaniste qui prend cause pour les démunis de la terre, les broyés des systèmes dont la corruption est l’arme incontournable pour amasser des richesses plutôt que de les redistribuer.
Bref, « une course-poursuite sanglante. Un roman haletant d’une densité rare. » (Catherine Balle, Le Parisien)

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