Nouvelles 1Juillet aout 22018 1

Et c'est celle de...
Prot edith 2
Édith PROT

Citoyen d’Honneur

Dans un petit village perdu de Meuse vivait ce qu’il était convenu d’appeler un « innocent ». À cette époque, ce mot n’était pas encore une grossièreté et chacun l’utilisait avec affection. Il ne serait venu à l’idée de personne de dire que Joseph était « handicapé mental» ou « différent », ce que personnellement je trouve infiniment moins poétique qu’ « innocent ». Joseph était un brave garçon qui avait toujours été serviable et de bonne compagnie. Certes, il n’avait pas, loin s’en faut, inventé l’eau chaude, mais il n’avait jamais fait de tort à personne. Lorsqu’il entra à l’école, l’instituteur comprit vite que cet enfant ne verrait pas les portes de la culture s’ouvrir à deux battants devant lui. Il parvint toutefois à lui apprendre un rudiment de lecture et d’écriture, et dès qu’il constata que le pauvre cerveau du petit avait atteint la cote d’alerte avant le trop-plein, il l’orienta vers des activités beaucoup plus pratiques dans lesquelles Joseph excella. Il lavait le tableau comme personne, préparait la bouteille d’encre violette sans en renverser une goutte et distribuait le matériel à ses camarades avec sur le front la fierté du devoir accompli. Il n’obtint pas son certificat d’études, certes, mais il fut heureux pendant toute sa scolarité.

Une fois en âge de travailler, il fut embauché par le maire pour effectuer des petits travaux d’entretien dans la commune. Chacun savait cependant qu’il ne fallait plus rien attendre de lui à partir du milieu de l’après-midi, certains poivrots notoires lui ayant fait découvrir dès son plus jeune âge les effets revigorants du vin rouge local. Une fois passées quinze heures, il était si bien revigoré qu’il ne pouvait plus rentrer chez lui qu’à grand-peine, sauf si une âme charitable le charriait en brouette jusqu’à son domicile. Joseph vivait avec sa mère, une brave femme dont l’époux avait lui aussi testé plus que de raison les vertus de la piquette locale. Ainsi que se plaisaient à le rappeler les piliers du café du village, ce n’était cependant pas le vin qui l’avait tué puisqu’il était mort noyé dans l’étang jouxtant sa ferme. À force de le répéter, ils avaient presque fini par oublier que s’il avait dégringolé dans l’eau boueuse en rentrant chez lui, ce n’avait pas été parce que le chemin était en pente, mais plutôt parce que le pauvre diable n’était plus en état de le voir. Lorsque Joseph avait commencé à boire, la veuve Mougel avait bien tenté de le détourner de ce funeste penchant, mais elle avait fini par se résigner. La brave femme s’efforçait, lorsqu’il rentrait, de lui faire avaler un peu de nourriture consistante avant de le coucher et, si elle n’y parvenait pas, elle lui gardait sa soupe au chaud pour le lendemain matin.

Il se sentit devenir quelqu’un d’important le jour où on lui proposa de participer aux festivités de Noël. Pendant les premières années, il officia comme Père Fouettard, un rôle qu’il n’accepta que pour rendre service, car il ne lui procurait aucun plaisir. Puis il fut promu Saint-Nicolas et père Noël officiel de la commune. Sa carrière faillit pourtant tourner court dès le premier essai. Lorsqu’il se rendit dans l’école maternelle avec sa mitre, sa crosse et sa hotte remplie de bonbons, l’après-midi touchait à sa fin et sa lucidité ne valait guère mieux. Les bambins virent donc débouler un Saint-Nicolas chancelant et incapable de prononcer le petit discours qu’on lui avait fait répéter. Devant une assistance aux yeux écarquillés, le Saint se borna à agiter les mains en laissant échapper quelques « Cui-cui » dont on se demanda longtemps la signification. L’institutrice fit heureusement diversion (les maîtresses d’école ont beaucoup d’imagination) et les enfants ne soupçonnèrent jamais qu’il  avait déversé les bonbons de sa hotte dans leur aquarium parce qu’il était complètement saoul. Le maire fut moins clément et Joseph subit de vigoureux reproches. Ce ne furent pourtant pas les cris qui portèrent le plus, mais la menace de lui retirer définitivement le rôle. Il promit de ne plus jamais recommencer et tint parole. Les jours où il devait endosser l’habit rouge de père Noël ou la chasuble de Saint-Nicolas, il restait sobre comme un chameau. Les enfants adoraient ce père Noël, car il ne leur demandait pas s’ils avaient été sages, ou s’ils se lavaient les dents. Joseph leur parlait avec ses mots de grand enfant, des mots qui ressemblaient tellement aux leurs qu’ils avaient l’impression d’appartenir au même monde que lui.

Un jour qu’il discutait avec ses copains de bistrot, on évoqua les futures élections municipales. Qui eut l’idée ? Qui la lui colla dans le crâne ? Une chose est certaine, le lendemain matin, il alla à la mairie pour se faire  inscrire sur la liste des candidats. Il découvrit alors qu’il pouvait également s’inscrire sur la liste des électeurs, ce qu’il ignorait jusque-là. Amusé, le secrétaire de mairie courut aussitôt dans le bureau du maire pour lui faire part de la nouvelle. En moins d’une heure, tout le village fut au courant de l’ambition de Joseph, et comme on pouvait encore inscrire un nom sur la liste, sa candidature fut officialisée. Il faut dire que dans les villages, autrefois, la campagne électorale se résumait à peu de choses. On faisait une liste de gens de bonne volonté et les électeurs choisissaient ceux qui avaient leur préférence. Tout ceci se déroulait dans la bonne humeur, les élus votaient ensuite pour l’ancien maire et on repartait pour six ans. Cette année-là, craignant que Joseph n’obtienne  aucune voix, tous les habitants décidèrent de faire un geste : ils votèrent pour lui. Tous !

Au moment du dépouillement, il ne fut pas nécessaire de recompter pour en être sûr. Joseph avait obtenu le plus grand nombre de voix ! Fou de joie, il crut alors que puisqu’il devançait tous les autres élus, il allait devenir le nouveau maire du village ! Bien ennuyés, les autres conseillers tentèrent de lui expliquer que les choses ne se passaient pas ainsi, et pour la première fois, on vit Joseph se mettre en colère. Les larmes aux yeux, il quitta la mairie en claquant la porte et en les traitant de tricheurs. Le lendemain, il refusa de venir travailler, incapable de supporter la vue de ceux qui lui avaient volé sa gloire. Tout le monde était bien ennuyé et plus d’un se sentait coupable. C’est alors que l’ancien instituteur eut une idée. Il alla trouver Joseph et lui expliqua pourquoi il ne serait pas maire. Un maire n’était qu’un employé de bureau que l’on changeait tous les six ans. Lorsqu’on était élu à l’unanimité, on devenait « Citoyen d’Honneur », une distinction très rare, car personne ne s’en était montré digne depuis des décennies. Joseph fut donc intronisé officiellement « Citoyen d’Honneur » du village au cours d’une cérémonie à laquelle tout le village se fit une joie d’assister.  On lui remit une cocarde tricolore et une médaille spécialement confectionnée par le forgeron. Joseph remercia l’assemblée, fit longuement admirer sa médaille et invita tout le monde à boire à sa santé. Le calme revint dans le village et la vie reprit comme auparavant. À un détail près… Pour balayer les trottoirs, Joseph exigea de porter une casquette semblable à celle du garde champêtre avec un galon doré et, en grosses lettres capitales, la mention : « CITOYEN D’HONNEUR».

Prot

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