L inconnu du moisJuillet aout 22018 1

Par Édith PROT

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Émile Bréhier

Il y a quelques années, une librairie du boulevard Saint-Michel, à Paris, décida de consacrer une vitrine aux œuvres d’Émile Bréhier. La fille de ce philosophe était en train d’en superviser l’agencement lorsque deux jeunes étudiantes s’arrêtèrent. Après avoir longuement examiné les divers documents exposés, l’une d’elles s’exclama: « Oh ! Tu as vu ? Il était manchot ! » et sur cet unique commentaire, elles repartirent bras dessus, bras dessous vers leurs camarades de cours. Germaine ne s’émut pas outre mesure de ce stupéfiant résumé de ce que fut son père, car lui-même l’avait prédit bien des années plus tôt. Qui était donc ce manchot dont les œuvres avaient été jugées dignes qu’on leur consacre une vitrine complète ? Un Meusien bien sûr.

Émile Bréhier naît à Bar-le-Duc en 1876. Son père est censeur au lycée de la ville. La famille gagne ensuite la région parisienne et Émile finit ses études au lycée Louis-le-Grand. Agrégé de philosophie, il enseigne d’abord dans des lycées de province puis obtient son doctorat de lettres. Il enseigne alors à la faculté de Rennes et se fait connaître grâce à plusieurs essais remarquables. La Première Guerre mondiale met sa carrière entre parenthèses. Mobilisé dans l’infanterie, grièvement blessé à Verdun en 1916, il contracte le tétanos et doit être amputé du bras gauche. Il n’est toutefois démobilisé qu’en 1919. On lui propose alors un poste à la Sorbonne où son statut d’invalide de guerre et sa Légion d’honneur lui confèrent un certain prestige. Loin d’en tirer une quelconque vanité, il refuse de parler de son passé militaire, se contentant de prédire à ses filles qu’un jour pas si lointain, on oubliera sa gloire et ses médailles pour ne voir que son infirmité (l’avenir lui donnera raison). Mais si son corps est meurtri, Émile n’est pas pour autant un homme aigri. Il va consacrer sa vie entière à l’histoire de la philosophie, traduisant lorsque c’est nécessaire des textes grecs originaux pour être certain de ne pas trahir les anciens philosophes comme Plotin. Il va réaliser à lui seul une œuvre colossale réunissant tous les aspects de la philosophie à travers les âges, des plus anciens théoriciens aux plus novateurs de ses contemporains.

Son travail le fait demander dans le monde entier. Il donne des conférences, est fait membre d’honneur de plusieurs académies étrangères et se fait détacher auprès des facultés du Caire et de Rio de Janeiro. Revenu en France, il est nommé à la tête de l’Académie des Sciences morales et politiques, succédant à Bergson dont il fut l’élève avec Charles Péguy. Il continuera jusqu’à sa mort, en 1952, à rédiger des études sur l’histoire de la philosophie allemande, de la philosophie orientale, de la philosophie antique, mais aussi sur l’évolution de la philosophie contemporaine. La plupart des étudiants en philosophie ont trouvé dans ses travaux une source de documentation irremplaçable, puisque tous les courants de pensée, tous les philosophes et toutes les références bibliographiques utiles y figurent. Je vous invite à les consulter pour rédiger votre prochain devoir de classe dont voici le sujet : Commentez cette citation de Bréhier  « La philosophie est la protestation constante de l'esprit contre l'enlisement dans la routine des techniques ». Je relève les copies le mois prochain.

Prot

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