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Et c'est celle de...
Cailly noella 2
Noëlla CAILLY

Le secret de Monsieur Barbier

Paris, 1915                     

Toute la capitale était couverte de givre en ce triste matin de février, un vent frisquet s’était levé le jour de l’enterrement de Monsieur Barbier, secrétaire d’État attaché au ministère de la Culture. La cérémonie se déroulait dans l’église de Saint-Esprit située dans le 12e arrondissement. On remarquait la présence de nombreuses personnalités, parmi elles, Monsieur Raymond Poincaré, président de la République, un soutien de longue date. Il avait tenu à lui rendre hommage en exprimant à la fois sa valeur, ses qualités, leurs souvenirs communs.

 « J’ai été très heureux que tu m’en accordes quelques-uns, disait-il ! Toi, qui savais faire beaucoup avec si peu, toi qui savais cultiver l’amour et l’amitié. Comment oublier l’ami fidèle et généreux, le collègue apprécié, le mari aimant que tu as toujours été. Ta mémoire restera gravée à tout jamais dans nos cœurs ».

Ensuite, toute l’assemblée s’était dispersée. Seuls la famille et les proches s’étaient réunis dans le cimetière sud de Saint-Mandé devant le caveau familial pour témoigner de leur respect et de leur estime. Après un geste d’adieu à son époux, la veuve s’accrocha au bras de son meilleur camarade. Il connaissait tellement bien son mari ! Le jeune homme avait vingt-cinq ans de moins, mais la différence d’âge ne les avait pas gênés pour qu’ils se lient d’une profonde amitié.
Elle l’implora fébrilement :

— S’il vous plaît, raccompagnez-moi à la maison.
— Bien sûr, Madame !
— Le discours de monsieur Raymond Poincaré était très émouvant, n’est-ce pas, dit-elle à mi-voix.
—Tout à fait, répondit celui-ci avec la gorge serrée et les yeux mouillés de larmes, c’était vraiment un bel hommage.

Ils arrivèrent devant la villa. La mine triste, elle chuchota d’une voix plaintive.

— Ce vent glacial nous a gelé les os. Pour vous réchauffer, venez donc prendre une boisson chaude !

Il ne s’était pas fait prier, car il avait quelque chose de très important à révéler à la vieille dame.

— Vous connaissez bien la maison. Je vous laisse vous installer, pendant ce temps, je vais chercher du café.

Elle quitta le beau garçon, grand, distingué, le visage ovale, presque efféminé qui prenait place près de la cheminée. Les yeux baissés vers le sol, il réfléchissait. De temps en temps, il les relevait pour regarder les flammes qui avaient le don de réchauffer son cœur meurtri et d’apaiser sa peine.
La dame s’isola un petit moment dans la cuisine. Elle revint avec une boisson chaude et des biscuits. Elle posa le tout minutieusement sur la table en murmurant tristement :

— Grégoire adorait ces gâteaux, lorsqu'il commençait, toute la boîte y passait.
— Oui. C'est vrai, il raffolait de toutes ces friandises !
— Je le revois assis dans ce fauteuil Louis XV devant la cheminée avec sa pipe au coin des lèvres, ses lunettes sur le nez et un bouquin dans la main.

Ils buvaient leur café en se dévisageant l'un et l'autre tout en laissant parler leur émotion.Soudain, le jeune homme manqua de courage pour dévoiler son lourd secret, alors, pris de panique, il se ressaisit en bafouillant.

— Madame Barbier, je ne voudrais pas abuser de votre gentillesse, avec votre permission je désirerais me retirer.
—  Mais non, voyons ! Je vous en prie, restez encore un instant. J'ai tellement besoin de communiquer avec quelqu'un, surtout avec une personne comme vous. Vous étiez si proche de mon conjoint, je ne crois pas me tromper en vous disant que vous étiez le seul garçon en qui il avait placé toute sa confiance. D'ailleurs, depuis longtemps, moi aussi, je vous considère comme mon propre fils. Vous faites partie de la famille. Comme nous n'avons pas d'enfant, je sais que c’est vous que mon mari a choisi de coucher sur son testament en vue de vous faire bénéficier d'une bonne partie de ses biens.

Alors, gêné, ne sachant que répondre, l'homme resta assis, blotti dans son fauteuil.
Elle se pencha sur le côté pour ouvrir le tiroir de la commode et elle attrapa sa boîte à souvenirs.
La tête baissée, elle fouilla dans ses photos.

 — Je me souviens du jour de notre mariage, c'était le déluge, il pleuvait à verse. Mon père m'avait soufflé à l'oreille un vieux dicton qu'on susurre aux jeunes mariés un jour de pluie : « Mariage pluvieux, mariage heureux ». Ah ! Je ne demandais qu'à y croire ! J'étais tellement heureuse de m'unir à un grand monsieur qui caressait l'espoir de devenir ministre. Je me voyais déjà revêtir un titre de noblesse ! Je souriais à ma nouvelle vie. Mes parents étaient également émerveillés d'apercevoir leur fille au bras d'un homme de ce rang. Oh ! Je n'aurais jamais osé leur avouer que j'avais fait la connaissance de mon futur époux en répondant à une petite annonce parue dans un journal, à la page « rencontres ».

Elle poussa un soupir et se cala dans son profond fauteuil avant de continuer.

— Au fil des jours, voire des années, je m'étais habituée à vivre au rythme de mon mari. Je m'étais aussi accoutumée à ses humeurs, à ses froideurs, à son tempérament si particulier, si différent du mien. J'étais souvent seule, malgré cela, je me sentais bien dans notre maison. Je n'allais pas chercher ailleurs, il était là mon bonheur ! J'aimais admirer mon petit coin de paradis au centre de la pelouse. J'avais installé un petit pont arqué sous lequel coulait un filet d'eau, et tout autour les branches des arbres fruitiers à fleurs venaient projeter des ombres au gré d'un vent léger. Je rentrais seulement lorsque la rosée couvrait l'herbe, et qu’elle m'apportait un frisson de fraîcheur. Après tout, ma solitude n'était pas si pesante à porter. Nous avions tout de même quelques points communs ; nous aimions les livres, le cinéma, le théâtre, les humoristes et les soirées mondaines. Malgré cela, parfois, je me demandais si j'avais fait le bon choix. Est-ce que je devais privilégier une vie aisée à une vie passionnée ?

Le jeune homme l'écoutait très attentivement, sans jamais oser l'interrompre. Il comprenait plus que quiconque les interrogations de cette brave dame. À présent, devait-il lui avouer la vérité ? Était-ce vraiment le bon moment ?
Évidemment, il pensait qu’elle était en droit de savoir.

— Hum !   fit-il, pour éclaircir sa voix.
— Oui mon petit. Vous désirez me dire quelque chose. Allez-y. Je vous écoute.
— Voilà... eh bien !... Hum ...
— Oui. Je vous écoute ! insista-t-elle.
— Je connais la motivation qui a poussé votre mari à déposer une annonce dans le journal.
— Eh bien ! J'imagine que c'est tout simplement parce qu'il était trop occupé par sa lourde charge de travail.
— Non, pas du tout. C'est pour une tout autre raison.

Soudain, craignant d'apprendre une mauvaise nouvelle, la dame fit la grimace, elle se leva d'un bond et lui demanda de bien vouloir patienter.

— Attendez, murmura-t-elle en se dirigeant vers la cuisine, permettez-moi d’aller prendre un verre d'eau et un cachet d'aspirine, j’en ai besoin pour écouter ce que vous avez d'important à m’annoncer.
— Je vous en prie.

Elle revint s'asseoir près de lui.

— Allez-y, maintenant, je suis prête à tout entendre.

Soudain, il se libéra d'un poids oppressant en lançant de façon maladroite et brutale ce qui lui pesait sur le cœur.

— Hum...Grégoire et moi, nous nous aimons depuis des années. Que puis-je vous dire de plus ? C’est une longue histoire.

Madame Barbier tomba sur le sol et resta inanimée.
Effrayé, le garçon s'élança vers elle pour essayer de la relever, mais le corps inerte était trop lourd. Alors, il glissa un oreiller sous sa tête, lui tapota les joues pour la ramener à la vie. Au bout de quelques secondes, elle revint enfin à elle. En ouvrant les yeux, elle balbutia quelques mots avec peine.

— Je comprends mieux maintenant. Tout est tellement plus clair.

Cailly

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