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Par Édith PROT

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 Nicolas-Armand et la fratrie Buvignier

Certains savent que je suis native de Saint-Dié, une ville qui, tout comme Verdun chez vous, aime à rivaliser avec son chef-lieu. À l’époque où je fréquentais le lycée, une Spinalienne exilée dans nos montagnes nous déclara un jour avec dédain que notre Meurthe n’était qu’un chétif affluent de leur Moselle, qui, elle, donnait son nom à un département et demi ! Fort heureusement, l’insulte avait été proférée pendant un cours de géographie et notre professeur était un Déodatien fier de ses origines. Il nous relata alors une stupéfiante découverte faite par un géologue un siècle plus tôt : la Meurthe n’était pas un affluent, c’était elle qui avait capté la Moselle et l’avait détournée ainsi de son tracé originel qui en faisait un (petit) affluent de la Meuse. Ce n’était donc pas la Moselle qui coulait au-delà de Pompey, mais bel et bien la Meurthe, et les Mosellans auraient dû être appelés les Meurthans. Oh ! comme j’aimai ce jour-là la géographie en voyant le visage cramoisi de honte de notre camarade de classe si prompte à se gausser de notre si jolie rivière! Par contre, je ne retins pas le nom du géologue qui nous avait permis ce triomphe, et ce n’est que fort récemment que j’appris qu’il était meusien !

Ce brave Nicolas-Armand Buvignier naît à Verdun en 1808 et fait de brillantes études à l’École Polytechnique et à l’École des Mines. Passionné de géologie, il est accepté comme membre de la Société Géologique de France et à ce titre, participe à l’élaboration de la carte géologique du pays. C’est cependant au niveau local qu’il va consacrer la majeure partie de son travail. Géologue, spéléologue et même paléontologue lorsque c’est nécessaire, il étudie avec son ami François Sauvage chaque parcelle du sous-sol entre les Ardennes et le Barrois, publiant des cartes remarquablement détaillées de la région. Le karst, plateau creusé de cavités, n’a plus de secrets pour lui, ainsi qu’on peut le constater dans sa monographie consacrée à la Meuse. Il explore toutes les cavités majeures, de la grotte du Cimetière à Combles à  celles du Lion ou des Sarrasins à Ancerville, et publie le résultat de ses recherches dans les bulletins de la Société Philomatique de Verdun. Nicolas-Armand ne se passionne cependant pas uniquement pour le sous-sol. Ce qui se passe à la surface l’intéresse également et ce républicain convaincu, qui n’hésite pas à prendre le commandement de la Garde nationale de Verdun lors de la révolution de 1848, se fait élire plusieurs fois comme conseiller municipal de la ville avant d’en devenir le maire en 1876. Pas étonnant, alors, qu’on ait donné son nom à un collège de la ville ?… Eh bien, ce ne fut pas si simple ! Lorsqu’il fallut choisir le nom de cet établissement scolaire, si le nom de Buvignier fut unanimement sollicité, un grand débat eut lieu quand il fallut choisir le prénom, car trois frères pouvaient prétendre à cet honneur. En plus de Nicolas-Armand, le frère aîné, il y avait Isidore, le cadet, qui fut député de la Meuse, et Charles, le plus jeune, qui, lui, fut sénateur du département. Isidore méritait un hommage pour sa fidélité aux idées républicaines. Elles en firent un opposant si farouche à Napoléon III qu’il fut pour cela condamné à la déportation à Cayenne et ne put y échapper qu’en prenant le chemin de l’exil, comme le firent son frère Charles et un certain Victor Hugo. Charles méritait lui aussi d’être distingué, car, une fois rentré d’exil, après le décès d’Isidore, il reprit le flambeau et connut une brillante carrière au cours de la troisième république (quatre fois député et pour finir, sénateur de la Meuse).

À la place des élites de l’époque, lequel des trois auriez-vous choisi ? Pour ma part, la reconnaissance m’aurait bien entendu poussée vers Nicolas-Armand, mais je n’aurais pas été partiale dans cette histoire… alors ?... Eh bien, ils ne choisirent pas. Le collège s’appelle Buvignier en un hommage indissociable aux trois frères qui se sont tant investis pour leur département. Et à la réflexion, je trouve que c’est un excellent compromis.

Prot

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