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Par Daniel DUBOURG

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 Les deux jardins

Rien de plus normal que jardin et jardinage soient à l’ordre du jour au printemps, saison mutante marquant le premier temps d’un cycle immuable allant de la mort à la renaissance. Éveil, expansion, croissance et lumière.

Dans son Candide ou l’optimiste, Voltaire parle du jardin qui est en nous et concerne notre intériorité totale : nos pensées, nos émotions, nos sentiments… Traiter ce sujet à son époque peut paraître avant-gardiste, mais en cherchant bien, il doit être aisé de trouver d’autres auteurs et philosophes qui l’ont abordé de différentes façons.

Faire un tour au jardin, y rester un moment, y revenir : autant d’occasions de se pencher sur tout ce qu’il peut représenter. C’est déjà intéressant d’en être visiteur et d’apprécier le spectacle.

Le jardinier est acteur. Il entretient le sien, cultive sa terre, la débarrasse des « mauvaises herbes » et l’amende, la nourrit si nécessaire. Puis il sème, plante, taille, surveille la croissance des espèces dans le but de consommer ce que la nature va lui offrir. Parfois ce jardinier prend plaisir à jouir de la beauté du jardin qui n’a cessé de prospérer ; il en apprécie tout autant les fleurs que les plantes nourricières.

Jardiner, c’est créer une vie collective sur un sol, l’organiser selon certaines règles, afin que tout mène à la prospérité de chaque espèce. Par son action, le jardinier devient un maître d’œuvre faisant intimement partie de l’ensemble.

Bien entendu, notre homme peut faire cohabiter différentes essences de plantes, qu’elles soient ornementales ou potagères.

Il veille à faire créer une harmonie favorisant la croissance et le bien-être de chaque plante. Il évite de faire cohabiter celles qui ne se plaisent pas ensemble, veille à placer judicieusement celles qui masquent la lumière à d’autres, celles qui auraient tendance à envahir et parasiter leurs voisines.

Le jardinier sait également que les plantes ont des rythmes de croissance différents et des caractères bien spécifiques.

Il lui a donc fallu apprendre peu à peu à connaître les pensionnaires de son jardin, apprendre quelle relation entretenir avec elles, pour en tirer le meilleur profit pouvant aller parfois, pour certains, bien au-delà d’une simple consommation de légumes.

Si un minimum de règles est respecté à chaque étape du jardinage, les plantes vivent donc en harmonie et se sentent bien. On peut dire qu’elles sont heureuses.

J’admets volontiers que mes propos soient d’une affligeante banalité, d’autant que, pour le moment, on ne peut surprendre que timidement leurs liens avec certaines considérations philosophiques. Encore que…

Déjà dans un premier temps, si nous parlons de culture, nous pourrions également parler d’élevage. Élever des plantes. Oui, les élever à croître, à grandir. C’est donc bien la terre que le jardinier cultive. Et les plantes croissent dans cette terre. Élever : faire monter, aller plus haut, prendre de la hauteur. Comme nos plantes. Notre jardinier a bien ses pieds, ses racines dans la terre. Et le jardinage peut constituer un moyen d’élévation, selon la fonction qu’on lui attribue. Le jardinier serait donc un peu une sorte de plante. Particulière, j’en conviens. Mais plante quand même.

Pour le coup, voilà que ces considérations facilitent les rapports entre jardin à ciel ouvert, étendu dans la nature, et jardin intérieur de l’homme, celui que Voltaire, dans son Candide, nous incite à cultiver.

Ne pourrions-nous pas procéder de la même façon ? Ne pourrions-nous pas devenir notre propre jardinier, celui de nos graines intérieures, qui ne demandent qu’à être semées, arrosées, nourries et ensoleillées, en nous appliquant les mêmes préceptes ? Il faut juste chercher nos graines et se mettre à jardiner…

Au quotidien, lorsque le jardinier des plantes et des fleurs vient à sa terre, portant les outils nécessaires à son travail, il n’est pas certain qu’il aura forcément conscience chaque jour de la complexité et de l’importance, pour lui et pour les autres, de la tâche qu’il accomplit. Cette importance peut affleurer, refaire surface souvent, si le jardinier prend le temps de repenser à ce qu’il fait (évitant ainsi des actions mécaniques et répétitives), observer, toujours dans le but de comprendre le sens, de découvrir l’explication de la plus infime manifestation. Parfois, il est nécessaire de se questionner, que l’on plante un rosier ou que l’on sème de minuscules graines de salade.

Le jardinier qui a décidé de s’occuper de son jardin intérieur à l’image de l’autre, prend-il trop soin de lui ? A-t-il un souci exagéré de sa personne ? On peut le voir ainsi. Mais on peut aussi penser que le fait d’apprendre à se connaître, de bien se sentir, d’être en cohérence avec soi-même et en harmonie avec le tout permet d’inspirer et de transmettre autour de nous calme, paix, écoute, patience, tolérance, bonne humeur, optimisme…

Je ne relirai pas Candide, pour en tirer le propos essentiel et vérifier si je suis ou non éloigné de celui de son auteur. Ayant saisi ce propos de « cultiver son jardin » comme prétexte, je retiendrai seulement ce prénom. Il ouvre la porte à l’étonnement, à la curiosité et au désir de découverte ; trois dispositions susceptibles de caractériser le jardinier. Celui des deux jardins. Qu’en pensez-vous ?

Dubourg

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