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Par Angeline BOSMAHER

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L'art de perdre
d'Alice ZENITER

Prix du Journal Le Monde - 2017
Prix des libraires de Nancy et des journalistes du Point - 2017
Goncourt-Lycéens - 2017

Artdeperdre

Née en France en 1986, de père algérien et de mère française, Alice Zéniter est normalienne. En 2013, elle professe à la Sorbonne, mais elle a vécu quelques années en Hongrie où elle a enseigné le français. Elle a collaboré à plusieurs mises en scène de la compagnie Pandora et travaille comme auteur dramaturge pour la compagnie Kobal’t.
Son premier livre publié à 16 ans, Deux moins un égal zéro, lui a valu le Prix littéraire de la ville de Caen. Jusque dans nos bras, édité en 2010, est couronné par le prix littéraire de la Porte dorée et le prix de la Fondation Laurence Trân. Sombre dimanche reçoit le prix Inter et celui des lecteurs de l’Express. En 2015, elle publie Juste avant l’oubli, et en 2017 l’Art de perdre.

Dans L’art de perdre, Naïma, le personnage central, est française d’origine algérienne, mais l’Algérie ne lui a jamais vraiment été racontée. En 2015, au moment des attentats, elle s’interroge sur le passé de ses ancêtres et c’est elle qui part en quête de ses origines à travers trois générations.
C’est tout d’abord la figure d’Ali, le grand-père, qui est décrite. Né en Kabylie, il essaie de travailler une terre rocailleuse jusqu’à ce qu’un jour il trouve un miraculeux pressoir charrié par la rivière. Dès lors, sa vie prospère, car il se lance dans la culture des oliviers, produit de l’huile, gagnant ainsi une certaine notoriété dans son village. Malheureusement le destin bascule lorsque la volonté d’indépendance de son pays est en marche. Ali, devenu Harki presque malgré lui pour sauver les siens est obligé de quitter ses racines pour s’exiler en France où il essaie de survivre avec sa famille dans des camps d’accueil avant de se poser dans une cité HLM de Normandie.
C’est en compagnie de son fils, Hamid, que nous est narrée une vie d’enfant contraint à l’exil : l’enfermement subi dans des camps semblables à des ghettos, une intégration française, qui lui font reléguer son passé dans le silence.
Naïma, sa fille, petite fille d’Ali, se débat contre ce non-dit, chape de plomb qui semble devenu comme un rempart de protection familiale : « ils taisent leur histoire individuelle et ses complexités, ils acceptent en hochant la tête une version simplifiée qui finit par entrer en eux, par recouvrer la mémoire et quand leurs enfants voudront creuser en dessous ils découvriront que tout a pourri sous la bâche de l’amour sans faille et que les vieux disent qu’ils ne se souviennent plus. »

À travers trois générations successives, Alice Zeniter écrit une longue page d’histoire entre la France et l’Algérie, qui commence dans les années 30 jusqu’à aujourd’hui, avec en toile de fond la colonisation, puis la revendication d’indépendance et le corolaire violent des actions menées par des mouvements antagonistes, FLN et OAS. On devine à quel point ce climat pouvait heurter les populations locales hésitant entre adhésion et rejet. C’est ainsi qu’Ali devient harki, porté par des événements politiques qui le dépassent, mais dont les conséquences sont graves pour lui et ses descendants. La contrainte au déracinement, la perte de tous ses biens, l’exil dans un pays qui accueille mal où les conditions de vie sont extrêmement difficiles tant matériellement que moralement, car le racisme est omniprésent, et surtout le poids de douter de soi. Hamid, le fils, tout à son désir d’intégration souffrira longtemps de ce fardeau, préférant l’enfouir dans une omerta, véritable bouclier protecteur. Seule Naïma, la petite-fille, saura partir en quête de son passé jusqu’à voyager sur la terre de ses ancêtres pour découvrir que rien ne l’y rattache plus. Le cycle est bouclé, mais le lien dénoué. Ce roman raconte donc également la volonté de s’affranchir des héritages historiques et familiaux pour gagner sa liberté et se construire soi-même.

Les personnages sont attachants, particulièrement les figures emblématiques d’Ali, d’Hamid et de Naïma symbolisant chacun les trois générations successives bousculées par la folie des hommes, les séquelles de la guerre d’indépendance et la douleur du déracinement, tous trois pétris de culture arabe et française.
Alice Zeniter fait vibrer la grande Histoire à travers la petite histoire des gens ordinaires, leur tendresse, leur amour, leurs affrontements poignants, leurs belles rencontres. Les portes se ferment et s’ouvrent oscillant entre tragédie et espoir. Et le lecteur vibre avec eux.
Ce roman est écrit dans une langue travaillée dont le présent de narration permet d’actualiser le passé pour une meilleure identification.
Un livre fort et authentique probablement puisé au cœur des racines de l’auteur.

À découvrir…

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