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Et c'est celle de...
Lombard pierre 4
Pierre LOMBARD

La main

Il savait bien que ça finirait par arriver… depuis le temps qu’il était sur ses gardes !
Lui qui sillonnait les petites routes meusiennes en long, en large et en travers, il connaissait à peu près tous les parkings, toutes les entrées de chemins forestiers grossièrement stabilisés et tous les bas-côtés qui permettaient de faire une pause pipi.

Ceux qui connaissaient Robert Colin savaient qu’il était tout à la fois un doux rêveur et un bon vivant, entre ses photos, ses poèmes et ses blagues de fin de banquet de mariage. Et par conséquent, ses amis ne le prenaient pas vraiment au sérieux…

Le problème avec Robert, c’est qu’il se jouait sans cesse des films dont il était le héros. On ne peut pas dire qu’il était mytho, non, mais… enfin… si, finalement, il était complètement mythomane !

Il avait mis sens dessus dessous son village, quelques années auparavant, avec une histoire de vaisseau spatial qui se serait posé dans son verger près du chemin de la Crouée. Les gendarmes étaient venus enquêter et il avait fait la une de l’Est Républicain. Même France 3 avait envoyé un cameraman et un journaliste pour couvrir l’événement. C’est qu’on pouvait y croire à son histoire de petits bonshommes verts, avec les traces bien nettes dans l’herbe de son verger, avec une partie calcinée au centre de ces traces et avec son témoignage digne de René Fallet… Et puis son heure de gloire passée, un officier de police judiciaire cartésien était parvenu à démonter sa supercherie point par point et Robert s’en était à peu près bien tiré en jouant à l’idiot du village… Mais pour beaucoup, il était resté celui qui avait vu les extra-terrestres !

En revanche, aujourd’hui, il ne s’agissait ni d’un rêve éveillé, ni d’une vue de son esprit tordu, ni d’une mise en scène pour se faire mousser… Il était en pleine réalité morbide.
Depuis toujours, lorsqu’il s’arrêtait pour pisser, Robert avait un pressentiment… et s’il découvrait un cadavre ? Évidemment, ça peut paraître saugrenu comme idée, mais à chaque fois qu’il lisait dans le journal qu’un promeneur, un chasseur ou un joggeur avait découvert un corps, il savait qu’un jour, ce serait son tour…

Là, sous un tas de feuilles, émergeait une main gantée, raide comme la justice… Il l’avait enfin son cadavre ! Comme il avait son appareil photo dans la voiture, il mitrailla la scène de crime. Cette fois, on ne pourrait pas dire qu’il avait tout inventé. Il les tenait ses preuves !

Robert sauta dans sa voiture et démarra en trombe en direction de la gendarmerie du chef-lieu de canton. A l’entrée de la bourgade, il se ravisa… Et si on lui collait le crime sur le dos ?
C’est vrai ça, il l’avait vu à maintes reprises dans des films policiers, le pauvre type qui veut rendre service et qui devient le suspect numéro un.
Il fallait qu’il trouve un moyen de prévenir les autorités sans se mouiller… Il pensa au journaliste de l’Est Républicain qui l’avait interviewé il y a quelques années pour son canular de soucoupe volante. Il savait que ce type, plutôt taciturne, savait protéger ses sources et ne dévoilerait rien…

Michel Maginot accueillit Robert assez froidement. Son expérience avec cet hurluberlu ne lui avait pas valu les compliments de sa hiérarchie à Nancy. Mais quand Robert afficha les photos sur l’écran de l’ordinateur du journaliste, Maginot tressaillit… Son vieux flair de journaliste l’alertait d’un scoop.
Un cadavre, à l’orée d’un bois, avant même que la gendarmerie ne soit prévenue, c’était de l’or en barre ! Et sa frustration de n’avoir jamais pu être inspecteur de police était toujours aussi vivace, il mènerait l’enquête avant les gendarmes et serait prêt à tout publier en exclusivité, avant les journaux nationaux !
Lorsque Maginot demanda à Robert de lui expliquer où il avait pris ces photos, celui-ci fut très fier de lui lancer que la technologie actuelle permettait de récupérer les données GPS précises du lieu de la prise de vue… et il prit congé.

Michel Maginot était pressé d’arriver sur le théâtre de l’horreur. Durant le trajet, il avait passé son temps à réfléchir à un titre accrocheur… « Un cadavre en forêt de Massonge », ou bien « La main du diable », ou encore « Meurtre à la machette ».

Michel gara sa Clio, sortit avec son appareil photo et sa pelle US et se dirigea droit vers le site qu’il reconnut de suite grâce aux photos qu’il avait imprimées.
La main se dressait comme un étendard, Michel fit toute une série de photos en faisant des cercles de plus en plus proches de l’avant-bras.

Puis il posa sa veste et son appareil et sa pelle entra en action…

Le lendemain dans l’édition locale du journal, un grand titre s’étalait en première page avec la photo de la main qui émergeait des feuilles mortes « Jackpot en forêt meusienne ».
Dans l’article, on pouvait lire que, grâce à la perspicacité d’un certain Robert Colin, la Gendarmerie de la Meuse avait démantelé un dangereux gang qui avait abandonné un mannequin de vitrine, encore tout habillé, contenant le produit d’un braquage estimé à plus de six cent mille euros. Heureusement que ce parfait citoyen avait prévenu les autorités, car s’il n’avait pas été si honnête, il aurait pu garder ce trésor pour lui, afin de couler une retraite heureuse… Et en conclusion, le journaliste affirmait que la société tout entière pouvait être reconnaissante envers ce modèle de civisme et d’honnêteté !

Lombard

Commentaires (1)

1. Soizic Hily lundi, 04 Juin 2018

Super, la chute !

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