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Par Édith PROT

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Nicolas Beauzée

Qui oserait dire des philosophes du siècle des Lumières qu’ils étaient des obscurantistes bornés ? Et pourtant, si on se réfère à certains de leurs écrits, on apprend que « La faiblesse des femmes est évidemment la cause de leur incapacité intellectuelle » (Rousseau) «En privilégiant l’activité cérébrale, la femme sort de son sexe » (Cabanis) « L’existence de la femme n’est qu’une fraction de celle de l’homme » (Viry), sans parler de l’article « Femme »  de l’Encyclopédie « Si les femmes sont incapables d’être témoins dans les testaments, elles peuvent l’être devant les tribunaux, mais leurs dépositions sont légères et sujettes à variations». Voilà qui aurait dû faire bondir toutes les féministes du pays, non ? Mais bon, on a objecté qu’il fallait replacer la phrase dans son contexte, qu’à cette époque le poids de la religion était tout à fait différent de celui d’aujourd’hui, que le droit des femmes n’était pas vraiment une priorité et qu’après tout, ce qu’ils écrivaient n’était que le reflet de ce que pensait la majorité de la population… Certes… Alors, pourquoi traiter Nicolas Beauzée avec moins de mansuétude ? Parce qu’il était Meusien ?

Nicolas Beauzée nait à Verdun, dans la paroisse Saint-Sauveur en 1717. Bien que son père ne soit que manouvrier, il parvient à faire des études, sans doute grâce au curé de sa paroisse. Lorsque des enfants pauvres étaient ainsi  distingués,  à cette époque, c’était généralement pour pouvoir remplir les séminaires et obtenir des prêtres dociles et reconnaissants. Nicolas ne deviendra cependant pas religieux, mais professeur et, bien que possédant de solides connaissances en  mathématiques et en langues anciennes et modernes, il s’oriente vers la grammaire. Sa formation catholique lui inspire quelques livres, comme « Exposition abrégée des preuves historiques de la religion chrétienne », son premier ouvrage publié,  et « Quatre livres de l'Imitation de Jésus-Christ » qui ne seront ni l’un ni l’autre  des best-sellers. Un peu échaudé, il se consacre alors à des traductions, comme les « Histoires » de Salluste, ou à des articles sur la  langue française.

 En 1756,  Diderot et D’Alembert le contactent pour collaborer à la rédaction de l’Encyclopédie après le décès de Dumarsais, leur grammairien. Le travail est énorme, car à cette époque, il n’y a pas une, mais des grammaires, tout comme il y a  des orthographes. C’est pour cette raison que plusieurs personnes se sont attelées à la tâche, tel Voltaire qui s’est attaqué à l’orthographe d’usage.  Pendant que le philosophe tente de simplifier l’écriture des mots (c’est lui qui impose qu’on dise « français » au lieu du « françois »), Beauzée s’intéresse au rôle de la prosodie ainsi qu’à la ponctuation qui permet de donner du sens à la lecture en ménageant des pauses.

Ce travail  rigoureux lui inspire des réflexions sur les lois du langage qu’il réunit en 1767 dans une synthèse méthodique qui lui apporte la gloire, « Grammaire générale ». On lui décerne une médaille d’or de la part de Marie-Thérèse d’Autriche et il obtient dans la foulée un poste de professeur à l’École royale militaire. Il participe ensuite à de nombreux ouvrages, complétant le « Dictionnaire des Synonymes » de l’abbé Girard ainsi que celui du père Livoy. Sa renommée devient suffisamment  flatteuse pour que Frédéric II de Prusse lui propose de venir travailler pour lui à Berlin. Mais il refuse, car entretemps, il a été élu à l’Académie française ainsi qu’à celle de Florence pour l’expertise de ses travaux.

Gagné aux idées nouvelles, il rencontre de futurs chefs révolutionnaires comme Marat qui lui demandent de signer une traduction de Newton dont il est l’auteur. Bien que relevant de nombreuses inexactitudes, Beauzée acceptera par amitié, permettant ainsi à Marat d’obtenir de l’Académie des sciences une approbation qui ne lui aurait sans doute jamais été accordée sous son nom.

À la fin de sa vie, Nicolas participe au travail d’harmonisation sur les travaux de Diderot dans l’Encyclopédie et publie son « Dictionnaire de Grammaire et de Littérature ».

Bref, c’est un travailleur infatigable qui meurt en 1789. Et pourtant on ne se souvient de lui aujourd’hui que grâce à une phrase, ou plutôt à cause d’une phrase, tirée de son travail de simplification de la grammaire. Plusieurs de ses confrères s’affrontaient pour savoir si, pour accorder un adjectif avec plusieurs noms communs, on devait privilégier le nom le plus proche ou celui représentant la plus grande quantité, voire celui qui était cité en premier. Il fallait bien trancher ! Beauzée estima plus simple de choisir une règle immuable évitant de se creuser la tête à chaque situation : excepté quand les noms étaient tous féminins, l’accord se ferait au masculin, « le genre masculin étant réputé plus noble à cause de la supériorité du mâle sur la femelle ». Cette petite phrase fut au cours de ces derniers mois répétée à l’envi par plusieurs associations féministes, l’utilisant comme preuve d’une oppression phallocratique et proposant une nouvelle grammaire plus égalitaire en utilisant la grammaire inclusive.

Pauvre Beauzée ! Il était loin de penser que cette phrase qui énonçait une simple évidence à son époque allait lui valoir une mise au pilori pour sexisme deux siècles plus tard. Autres temps…

Faut-il pour autant se ranger dans le camp des partisans de cette nouvelle grammaire ? Imaginez le casse-tête de tous les grands poètes ! Frères (sœurs) humain-e-s qui après nous vivez… N’ayez pas contre Nicolas Beauzée le cœur trop endurci… Il faisait de son mieux !

Prot

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