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Par Édith PROT

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Jean de Lorraine

Le moins qu’on puisse dire, en jetant un regard sur le passé de l’Église, c’est que certains de ses princes étaient loin d’avoir le profil de l’emploi. Certes, à cette époque, il n’était pas nécessaire d’avoir été appelé par Dieu pour entrer dans les ordres. Jean de Lorraine n’échappe pas à cette règle. À sa naissance, à Bar-le-Duc, en 1598, étant le troisième fils viable de la famille, on décide qu’il sera ecclésiastique. À cette époque tourmentée, le duc de Lorraine a besoin d’asseoir son autorité sur un duché écartelé entre la France et le Saint Empire germanique. Les trois principaux évêchés de Lorraine sont tenus par des prélats tout dévoués au Saint-Empire, aussi René II souhaite-t-il les remplacer par des hommes qui lui seront plus favorables. Jean va donc commencer sa carrière comme coadjuteur (évêque adjoint) de Metz alors qu’il a… 3 ans… Puis il devient successivement évêque de Metz à 7 ans, de Toul à 19 ans et enfin de Verdun à 25 ans (à cette époque, il cumule les trois fonctions), réalisant ainsi le vœu de son père. Cependant, il ne met pas souvent les pieds dans ses diocèses, des coadjuteurs se chargeant de les gérer en son nom. En effet, dès 1506, le roi Louis XII ayant souhaité que les fils du duc de Lorraine soient éduqués à la Cour de France, René II y a envoyé ses deux cadets, Claude et Jean.

Les deux frères se lient très vite avec d’autres jeunes de leur âge, Anne de Montmorency, filleule de la reine, et François d’Angoulême. Ce quatuor est de toutes les parties de chasse et se défie volontiers au jeu de paume. Lorsque François devient roi en 1515, il conserve les conseillers de son prédécesseur, mais y ajoute ses compagnons de jeunesse. On les retrouve tous à Marignan et dès leur retour à Paris, ils obtiennent un siège au Conseil Royal. Les fils de Lorraine demeurent encore dans l’ombre, mais sont conviés à tous les évènements de la Cour, dont l’entrevue du Drap d’Or. Les années passent, et, pendant que Claude poursuit une brillante carrière dans les armées royales (il sera fait duc de Guise en remerciement), son frère Jean obtient le chapeau de cardinal puis une place au second rang des personnages de la Cour, à égalité avec le roi de Navarre, pour services rendus à la couronne. De quels services s’agit-il donc ? Certainement pas de ceux d’un confesseur ou d’un chapelain. Certains murmurent que c’est à cause de son intimité avec François, car il est notoire qu’il participe à tous les bals costumés ainsi qu’aux soirées libertines privées du monarque au cours desquelles ils échangent leurs maîtresses. D’autres prétendent qu’il doit la faveur du roi au fait qu’il lui prête de l’argent. Rien ne le prouve. Ses largesses reconnues vont à des œuvres de mécénat. Il protège des artistes (notamment des musiciens), des artisans (comme les maîtres-verriers à qui il commande de somptueux vitraux pour ses châteaux et ses possessions en Lorraine) et même certains humanistes pourtant peu prisés de l’Église comme Marot ou Érasme. Il en a les moyens puisqu’il possède à présent onze évêchés qui lui rapportent gros. Autant dire qu’il est peut-être plus riche que le roi. S’il est certain qu’il paie souvent certaines réceptions royales de sa poche, sans demander de remboursement, la richesse du cardinal de Lorraine ne peut pas expliquer les égards qui lui sont réservés, pas même une amitié qui ne se dédira jamais. Car toute sa vie, il sera, c’est certain,  l’ami le plus fidèle de François 1er. Il ne le trahira jamais, ne le décevra jamais et ne l’abandonnera jamais, demeurant à ses côtés dans les moments les plus sombres de la maladie et le soutenant pour marcher les jours où il a la fièvre. Après la mort de son père, Henri II tentera de remercier Jean de sa fidélité en soutenant sa candidature comme pape à la mort de Paul III. Il s’en faudra d’un rien (4 voix) pour qu’il soit élu et la déception le tuera sur le chemin du retour.

Pour savoir quel fut vraiment le rôle de cet homme, inutile de chercher dans les archives de notre pays. Il ne reste rien (ou si peu !) pour l’expliquer. Ce sont dans celles des autres pays européens qu’on peut trouver de quoi nous éclairer. Diplomate né, il était en fait l’envoyé personnel du roi, celui qui débroussaillait le terrain avant que s’ouvrent les négociations officielles. Il était connu partout comme « celui qui parle au nom du roi » et sa parole valait tous les traités. S’il est vrai qu’il était toujours présent aux côtés du roi dans les grands évènements, on trouve également des traces de son passage dans toutes les Cours d’Europe lorsqu’il fallait organiser une rencontre officielle, régler un conflit de façon pacifique ou dénouer une situation compliquée. Dans leurs mémoires, les ambassadeurs anglais, espagnols et italiens, font fréquemment référence à ses qualités, à son affabilité, à son sens de la mesure et à ses talents de négociateur hors pair. Alors, rendons justice à cet homme que nos historiens ont oublié en citant un de ses biographes, Richard Freedman : « Résumer la vie de Jean de Lorraine en disant qu’il fut l’ami de François 1er, c’est comme résumer celle de Clemenceau en disant qu’il fut celui de Monet. »

Prot

Commentaires (2)

1. Edith mardi, 01 Mai 2018

...et pour les amateurs de bizarreries, la mère de notre inconnu s'appelait Philippe !

2. Edith mardi, 01 Mai 2018

Petite précision : comme son nom ne l'indique pas, Anne de Montmorency était un homme. De ce fait, il était le filleul de la reine, et non pas sa filleule...

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