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Par Jean-Luc QUÉMARD

Quemard 3

Si Rembercourt-Sommaisne m’était conté (1/3)

Partie I : l’énigme de Saint-Louvent   

Rembercourt-Sommaisne, ce village de la Meuse profonde renferme dans ses archives une mine de renseignements historiques fort intéressants. Depuis quelque temps, je me reconnais une affection certaine pour cette localité. En effet, le site de proximité de la Vaux-Marie (épique bataille de septembre 1914) en fut le déclencheur. En 2011, j'y ai rencontré Sylvie Genevoix (la fille du célèbre écrivain qui de surcroît fut secrétaire perpétuel de l'Académie française), avec qui j'ai eu l'insigne honneur de converser. 

L’histoire qui nous concerne aujourd’hui est celle de Saint-Louvent ou Lupien, patron de cette paroisse au temps où Rembercourt s’appelait au VIe et VIIe siècle, Ramisbatium ou Ramisbactium.

En effet, ce Saint vit le jour à Javols ou Javoux dans le Gévaudan, actuellement dans le département de la Lozère. Issu d'une noble famille, tant par sa grandeur morale que matérielle, très jeune, il se dirige vers ce que la foi lui commande ; devenir prêtre. Il ne déroge pas à cette règle, fait pénitence, suit les études théologiques, lit l’évangile et épouse une vie monacale. Il devient ainsi le père de l’abbaye de Saint-Privat à Mende en 576.

En ces temps ancestraux, l'Austrasie où la reine Brunehaut, qui régnait après la mort de son mari Sigebert,[1] faisait naître une certaine terreur, crimes, débauches, haine sanguinaire. Elle ordonna l’exil des religieux et fit même assassiner l’évêque St-Didier. Elle vouait également une haine féroce à Frédégonde, sa rivale, reine de Neustrie qui avait fait assassiner son époux. Un désordre certain régnait, le peuple en était scandalisé, c’est alors que le religieux prit la résolution de critiquer ouvertement la reine dans ses sermons . Hélas, il fut dénoncé par le comte Innocent de Javoux, (un ancien condisciple qui lui aurait nourri depuis l'enfance une haine implacable), son protégé, voire son amant, qui ordonna son arrestation. La reine Brunehaut le fit transférer à Metz où se tenait la cour pour répondre de ces médisances, et le fit interner, mettre aux fers, en cage à Ponthyon ou Ponthion. Puis, se ravisant, pour donner un semblant d’accalmie au peuple, elle le fit libérer, mais il resta sous surveillance. Pour en finir, ne tenant pas sa parole, elle ordonna à Javoux de le faire exécuter discrètement.

Première thèse soutenue par Grégoire de Tours[2] : 

Le religieux vagabonda alors par monts et par vaux, au cours de cette longue errance, il aborda un jour la rivière « l'Aisne » (dont la source est située au nord de Rembercourt) où il voulut construire un sanctuaire en l’honneur du Dieu trinitaire (voué à la trinité) et de Saint-Michel. Il n’eut malheureusement pas le temps d’échafauder son plan. Il fut assassiné par des hommes de main du comte de Javoux qui le décapitèrent et jetèrent son corps dans la rivière (Axona[3]), près de Givry-en-Argonne tandis qu’ils immergèrent sa tête dans un sac alourdi de pierres, selon les dires de Grégoire de Tours.  

Deuxième thèse soutenue par le prêtre Paul Guérin (professeur de philosophie, fervent spécialiste de la vie des Saints).

Le prêtre s'en retournant à Mende, choisit un itinéraire pour le moins étrange, celui de passer à proximité de la Marne. Commandé par la reine de faire exécuter le religieux, Javoux enrôla des sicaires soudoyés qui l’assassinèrent, et lui tranchèrent la tête. Ce crime se serait déroulé le 22 octobre 584 près d’Esclaron (Éclaron, aujourd’hui en Haute-Marne) ou de Moëslains, ils jetèrent le corps dans la Marne, mais son corps, malgré un lestage resta à fleur d’eau et ne coula pas, sa tête enfermée dans un sac lesté de pierres, fut également immergée ; il était âgé de 48 ans. D'après la rumeur populaire, d'étranges lueurs se dégageaient du corps, les gens des environs, curieux, venaient voir ce phénomène. Il apparut que certains malades guérissaient en faisant le pèlerinage sur le lieu du supplice. D'après le chanoine Desguerrois, il aurait été transporté à Perthes (Haute-Marne) pour y être inhumé religieusement. 

Les historiens ne semblent pas avoir de réponses avérées à ce sujet. Ce qui suit tient sans doute d’une légende, car il ne fut pas prouvé de la véracité du fait suivant :

Un aigle survolant les lieux peu de temps après le meurtre aurait plongé dans l'eau et pris entre ses serres le sac renfermant le chef de ce malheureux pour l’emmener jusqu’aux environs de Rembercourt, à l’endroit où sera bâtie en 1500 cette belle église que nous connaissons aujourd’hui. Cette dernière fut construite sur l’emplacement d’un ancien édifice religieux, offert au VIIe siècle, en repentir par la reine Brunehaut et le comte de Javoux.  

Toujours est-il que cette version fut contestée par Grégoire de Tours qui maintint que cette tête serait ensevelie sur les rives de l’Aisne avec son corps. Deux thèses donc s’affrontent, mais celle qui gardera la primeur est bien celle défendue par la piété populaire rappelée dans un ouvrage par l'abbé Joignon, curé de Rembercourt qui conforta la légende que la tête du Saint avait bien été déposée dans ce village. Quant à Brunehaut, pour répondre de ses crimes, elle fut châtiée par Clotaire II d’une façon inhumaine. En effet, elle fut attachée par les cheveux à la queue d’un cheval. La suppliciée ainsi liée, l’animal partit au galop, elle périt dans d’atroces souffrances afin d'expier ces graves fautes. Le comte de Javoux, devenu auparavant évêque de Rodez grâce à la perfidie de Brunehaut fut, après être évincé de cet ordre, immergé comme le saint. Ainsi, il trépassa de la même manière.  

Les reliques de Saint-Louvent furent disséminées dans les diocèses de Troyes – Châlons-sur-Marne – Langres et Verdun.

Certaines communes meusiennes, survolées par l'aigle et où il se serait reposé lors de son voyage, font référence à son nom :

  • Louppy-le-château qui se dit « Castrum lupentii » ou château de Louvent.
  • Louppy-sur-Chée qui se dit « Viccus Lupentii » village de Louvent.
  • Il donna son nom également au village de Louppy-sur-Loison et à celui de Louvemont, en Haute-Marne, qui en contradiction avec la légende, doit son nom au latin (lupus-mons) qui veut dire le mont des loups. À ne pas confondre avec Louvemont-côte du Poivre sur les Hauts de Meuse, détruit lors de la bataille de Verdun en 1916.

Alors, la question demeure : a-t-il été assassiné au bord de l’Aisne ou de la Marne? Si ces deux versions ont chacune une part de probabilité, il faut bien admettre que la deuxième est sans conteste la plus plausible dans les cœurs et les esprits des gens. Sans vouloir être le chantre de cette version, réfléchissons un instant sur les noms des communes où l'aigle s'est reposé ; quelle en serait leur appellation à ce jour, sans cette belle légende ?

Chapelle

Chapelle dédiée au culte de Saint-Louvent à Rembercourt-Sommaisne

La seconde partie consacrée aux différents noms de Rembercourt
sera publiée dans le Porte-Plume de juin

 

[1] Il s’agit ici de Sigebert 1er, qui fut roi d’Austrasie. Il était le fils de Clotaire Ier et d'Ingonde. Il mena avec succès une lutte sans merci contre son demi-frère Chilpéric Ier. Lorsque son père mourut en 561, son royaume fut divisé entre ses quatre héritiers selon la coutume franque. Sigebert Ier reçut ainsi l’Austrasie au nord-est, ainsi que certaines régions de l’Aquitaine et de la Provence.

[2] Grégoire de Tours est né le 30 novembre 538 ou 539 dans le territoire des Arvernes, dans la ville qui deviendra Clermont-Ferrand. Il s'appelait Georgius Florentius Gregorius. Il meurt en 594. Il est qualifié de « Père de l’histoire de France » notamment pour ses travaux sur l’histoire franque.

[3] Axona, mot gaulois qui veut dire rivière, ici, il s’agit de l’Aisne.

Quemard

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