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Par Zaz CHALUMEAU

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LE LISEUR DU 6h27
de Jean-Paul Didierlaurent

Plumalu

Tout d’abord, le gars est de chez nous. Le fait d’être lorrain ne donne à mes yeux aucune légitimité à un auteur et j’avoue ne pas me tourner systématiquement vers les œuvres des auteurs lorrains pour satisfaire mon goût de la lecture, mais quand un ouvrage m’a plu et qu’en plus, l’auteur est lorrain, le plaisir est double !
Donc lorrain, vosgien de naissance avant de s’expatrier à Nancy pour les études puis à Paris pour le boulot. Mais comme quasiment tous les Vosgiens que je connais, il ne reste jamais longtemps sans retourner « chez lui », pour aller se ressourcer au pied des sapins.
À la fin du XXe siècle, Jean-Paul Didierlaurent découvre l’existence des concours de nouvelles. Il se lance dans la grande aventure de l’écriture et ses nouvelles, pendant une quinzaine d’années, remportent de nombreux prix littéraires, dont le prestigieux Prix international Hemingway.
En 2014, il publie son premier roman. Fruit d’une gestation de plusieurs années, l’ouvrage est écrit en un mois, pendant un congé sans solde. « Le liseur du 6h27 » remporte plusieurs prix et rencontre un énorme succès auprès des lecteurs français avant d’être traduit en de nombreuses langues pour pouvoir séduire un plus large public.

Outre le fait d'être affublé d'un prénom et d'un nom qui font le bonheur des adeptes de la contrepèterie, Guylain Vignolles est destructeur de livres, un métier qu'il exècre. Aux commandes d’une machine infernale qu’il nomme « La chose », il assure chaque jour la réduction en bouillie de milliers de livres sous le regard acéré du patron qui surveille les opérations du haut de son bureau, perché au-dessus du hangar de l’usine comme un mirador, et sous l’œil envieux d’un collègue sadique qui rêve d’obtenir l’indispensable habilitation pour manœuvrer la machine et ainsi à son tour nourrir le monstre qui défèque ou vomit la pâte à papier à partir des vieux rossignols que des camions déversent par milliers sur le sol du hangar.
La trentaine, Guylain est célibataire et a pour amis un vieux cul-de-jatte, victime de « la chose », et le gardien de l’usine, toujours tiré à quatre épingles, qui ne s’exprime qu’en alexandrins (approximatifs…). Il vit dans un minuscule studio et trompe sa solitude avec un poisson rouge et la conversation téléphonique hebdomadaire avec sa mère. De ces deux interlocuteurs, le jeune homme préfère Rouget : il ne se sent pas obligé de mentir au carassin…
Pour supporter la journée de travail qui l'attend, Guylain lit à voix haute chaque matin des feuillets rescapés du massacre de la veille, qu’il récupère au péril de son emploi voire de sa vie, aux passagers du RER qu'il emprunte. Au fil des jours, ces anonymes du rail attendent avec impatience l’arrivée du liseur qui leur offre la récolte de la veille, des pages isolées, arrachées à leurs congénères et minutieusement séchées entre deux buvards. On saute du coq à l’âne, on change de style, mais le public de Guylain semble toujours ravi.
Ces quelques minutes de plaisir matinal vont s'amplifier lorsqu'il rencontre Monique et Josette, deux admiratrices qui le font entrer dans leur maison de retraite pour des lectures publiques. Mais ce qui va peut-être changer sa vie, c'est une clef USB qu'il ramasse sur le sol du RER et qui contient le journal intime d'une dame pipi...

Un vrai petit bijou à savourer sans modération ! Mon seul regret : qu'il soit si court... (l’auteur a été longtemps à l’école de la nouvelle !).
Petit bémol : les mauvais alexandrins dont on ignore si leur médiocrité est voulue. J’aurais aimé que l’auteur glisse dans son récit que le versificateur ami de Guylain était un poète du dimanche ; cela m’aurait ôté un doute ! Sinon le style est alerte, moderne, mais soigné. L’histoire est originale, fort bien amenée, et les personnages tellement attachants !

Chalumeau

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