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Et c'est celle de...

Chalumeau zaz 1

Zaz CHALUMEAU

LE FACTEUR

— Catherine Ménard ?
— Oui.
— Un recommandé.

La jeune femme signa. Relevant la tête, elle vit le sourire du facteur.
 

— Accident de ski ? fit-il en désignant sa jambe plâtrée.
— Non, arrosage de plantes.

Ils éclatèrent de rire.

— Je vous monterai le courrier, dit-il.
— Merci.

Elle ferma la porte et alla s’asseoir. Un chat noir sauta sur ses genoux et se mit à ronronner. Socrate vivait avec elle depuis deux ans. Héritage encombrant, il appartenait à l'homme qui vivait alors avec elle. Quand elle lui avait annoncé sa décision de rompre, il était parti sans un mot, abandonnant tout, y compris le chat.
De nouveau célibataire, elle reprit ses vieilles habitudes : elle mangeait en lisant et écrivait durant une partie de la nuit. Elle écoutait parfois un opéra en caressant Socrate.
En dépit des relations tumultueuses avec ce dernier amant, la solitude lui pesait parfois et l’abstinence sexuelle lui coûtait. De nature réservée, elle entrevoyait peu de chance de rencontrer quelqu’un. Et puis, le voulait-elle vraiment ? Se remémorant les contraintes de la vie de couple, elle appréciait de vivre au rythme de ses envies. Un homme, pourtant, de temps en temps...

Le facteur lui livra chaque jour son courrier ; ils échangeaient quelques amabilités. Puis vint le jour de reprendre le travail.

Un soir, elle trouva dans sa boîte aux lettres une enveloppe sur laquelle s'étalaient son nom et son adresse en gros caractères d'une écriture inconnue, sans mention de l’expéditeur. Intriguée, elle ouvrit la missive dans l'ascenseur. Henri, tel était son nom, cherchait une compagne et n'avait pas trouvé meilleure méthode que l’envoi de quelques mots à des femmes figurant seules dans l'annuaire. Ce procédé pouvait surprendre, mais à la réflexion, pas davantage qu'adresser la parole à des inconnues dans la rue ou surfer sur des sites de rencontres. Henri avait joint à son courrier une carte de visite. Catherine vérifia sur son ordinateur l'exactitude de l’adresse. Tentée de se rendre sur place, elle se ravisa : la démarche était prématurée. Elle se contenta donc de répondre par courrier postal puisqu’aucune adresse électronique n’était indiquée. Elle apprit plus tard qu’il n’avait ni ordinateur ni même un téléphone portable ! Juste un appareil fixe dont il ne se servait que rarement…

Ainsi commença une liaison amoureuse insolite. Ils s'écrivaient souvent et longuement, sur un ton de plus en plus confidentiel. Catherine raconta son dernier échec sentimental dont elle commençait à guérir grâce à lui ; Henri résuma vingt années de vie conjugale. À cinquante ans, divorcé depuis peu, il cherchait l’âme sœur. Elle parlait beaucoup de littérature et de musique, étalant ses connaissances ; il évoquait la nature en des termes simples. Il avoua son ignorance du monde artistique. Elle exprima son dégoût de la vulgarité et de la plèbe, comme elle disait. Henri dévoila ses origines très modestes dont il avait gardé certaines manières rustres, héritées de son grand-père qu'il décrivit comme un paysan inculte, mais bon et généreux. Confuse, Catherine envoya une longue lettre d'excuse. Pour la convaincre qu'il n’avait aucune rancune, il lui fit livrer des fleurs. Émue, elle sentit son cœur se gonfler d'amour.

Les lettres d’Henri étaient pleines de poésie et d'humour. Catherine excellait en revanche dans l'art du langage érotique. Une véritable correspondance amoureuse s'établit malgré le vouvoiement qu'ils maintenaient d'un commun accord.

Henri envoya un jour une reproduction d'une peinture intitulée Les Vendanges. Au dos, il écrivit un poème de sa composition. Pour la circonstance, il la tutoyait et décrivait en des termes subjectifs leur première étreinte. Catherine surenchérit, avec des mots plus crus ; l'acte d'amour était plus long et les caresses plus variées. Henri la félicita, reprenant le vouvoiement que le poète avait abandonné, pour ses vers magnifiques qui ne l’avaient pas laissé de marbre ! Catherine sourit.

Les deux amants épistolaires souhaitaient et redoutaient une rencontre. L'entente spirituelle et l'osmose sentimentale pouvaient-elles se concrétiser ? Ils ne s'étaient jamais décrits l'un l'autre, l'apparence physique ayant dans leurs ébats virtuels peu d'importance. Elle aimait un esprit sans enveloppe charnelle. Qu'allait devenir ce sentiment si l'objet de son amour apparaissait devant elle, chauve, bedonnant ou boutonneux ? Et l'acte amoureux serait-il aussi sublime que sur le papier ?
En proie à ces tergiversations, elle reçut un courrier qui y mit fin : une carte représentant un très bel homme, nu, dans la position du Penseur de Rodin. La légende demandait : « Penses-tu à la même chose que moi ? » Henri n'avait tracé au verso qu'un gros point d'interrogation. Catherine découpa dans un magazine la photo d'un couple enlacé, écrivit en-dessous « Oui » et fixa rendez-vous pour le surlendemain au Café de la Gare.

Pour se donner une contenance, elle avait ouvert un livre, mais surveillait l'entrée. Soudain, un homme s'arrêta devant elle.

— Bonjour !

Catherine sursauta.

— Vous ne me reconnaissez pas ?

Elle scruta le visage souriant…

— Le facteur sympa ! s’exclama-t-il.

Ils échangèrent quelques mots, lui debout et elle assise, surveillant la porte.

— Vous attendez quelqu'un ? demanda-t-il.
— Oui ! Mon... mon ami.
— Oh ! Il en a de la chance !
— Oui. Notre rencontre a été extraordinaire !
— Ah oui ?

Catherine eut un frisson.

— Pardonnez-moi, mais vous ne pourriez pas comprendre.
— Pourquoi ?
— C'est une relation très... très... intellectuelle... très... au-dessus de la moyenne générale de la masse populaire !
— Je vois, fit-il en hochant la tête.
— Non, je ne crois pas ! C'est trop...
— Inaccessible au cerveau d'un facteur ?

Baissant les yeux, elle murmura :

— Je ne voulais pas vous blesser. Mais partez, s'il vous plaît, il ne devrait plus tarder.

L’homme soupira puis s’éloigna.

Catherine attendit longtemps en vain. Déconcertée, elle envoya un bref message à son correspondant qui répondit sans tarder par cette seule phrase : « Le facteur ne passera plus. »

Chalumeau

Commentaires (2)

1. Zaz Chalumeau (site web) lundi, 09 Avril 2018

Merci Serge, pour ce commentaire que je découvre au retour de mes vacances.
Ravie de voir que tu as aimé ma nouvelle.
"Ca respire la vraie vie"... En effet, mais tu le sais, je m'inspire beaucoup, dans mes écrits, de la vraie vie. Alors ce n'est pas tout à fait du vécu, mais un peu peut-être !...

2. beyer serge dimanche, 01 Avril 2018

Alors là, quelle nouvelle ! Ça respire la vraie Vie, ses rêves, ses espoirs, ses brisures, ses évidences et ses chimères, sa poussière et ses soleils...... "Le facteur n'est pas passé, il ne passera jamais. Lundi, mardi, mercredi..." Je me doutais bien que le mouchoir dont se débarrassait le facteur de la comptine pourrait lui servir... des années plus tard !

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