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Et c'est celle de...
Serge BEYER

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Une lune de juillet


— Tu veux un café avant de repartir ?

Elle avait tendrement chuchoté ces mots en glissant doucement les jambes hors du lit, s’enveloppant dans le drap froissé, depuis longtemps débordé, avant de se relever pour enfiler l’épais peignoir blanc qu’il lui avait offert pour son anniversaire.

— Je veux bien.

Il savait qu’il lui restait encore une heure de route dans cette nuit heureusement tiède de juillet. Il devait impérativement repartir, car il travaillait le lendemain matin en tant que responsable d’un séjour d’adolescents.
Elle sortit le thermoplongeur de sa housse aux motifs psychédéliques pour le tremper dans un gobelet métallique rempli d’eau.
Une cuillère de Maxwell lyophilisé dans une tasse, de l’eau bouillante versée avec précaution…
Ce rituel matinal se répétait également pendant les longues nuits de révisions en période de contrôle ou d’examen.
Il faudrait bien investir dans une cafetière à filtre et un moulin ! pensa-t-elle.
En silence, elle s’accrocha câlinement à son bras droit, la tête posée sur une épaule très bronzée depuis un récent séjour en bord de mer dans un centre international de plongée.
Prolonger l’instant, ou mieux, le suspendre…
Il but de la main gauche avec des gestes retenus, comme pour ne pas rompre cet équilibre des corps et des cœurs lovés au coin du matelas. Il lui avait manqué pendant ces deux semaines de vacances. C’est certain, un jour, ils partiraient ensemble !
Ensemble ! Elle, originaire de Meuse, étudiante depuis trois ans dans la ville lorraine de Stanislas le Bienfaisant.
Une année en Tech de Co au sein de la fac de lettres, une autre au Montet pour ensuite intégrer après concours une école de commerce.
Tous ces mois à potasser dans un 12 m2 en cité universitaire à Médreville lui avaient largement suffi. Avec l’accord et l’aide de ses parents, fiers de son parcours, elle louait désormais un studio dans une rue calme proche de la Vieille Ville et  travaillait ponctuellement dans un magasin de vêtements pour aider à financer sa scolarité.
Ensemble ! Lui, cinq ans plus âgé qu’elle, n’avait d’abord trouvé que l’armée pour fuir momentanément un milieu qualifié de familial, mais dont l’adjectif n’avait jamais pris le sens qu’il est généralement supposé afficher. Sportif et compétiteur depuis son entrée au collège, il enseignait désormais avec passion l’EPS. 
Ils s’étaient rencontrés au bord d’une piscine, lors de l’entrainement du club de plongée dont il assurait les séances de travail foncier.
Certes, son énorme moto, engin rare à cette époque, avait favorisé leur rapprochement. Elle aimait ses yeux verts, son sourire, et la façon dont il menait les exercices d’activités subaquatiques. Il avait plongé dans le bleu de son regard, plus intense encore quand il était mouillé. Il faut reconnaitre que ses seins, en poire disait-elle, ne le laissaient pas indifférent surtout quand ils devenaient insoumis, désobéissants aux contraintes de l’emprisonnement du haut du maillot de bain qui, complice, refusait parfois de les contenir.
Et un jour, ils s’étaient simplement embrassés - comme si s’embrasser était si simple ! -
Pendant la période où elle vivait en chambre universitaire, entre chaque weekend, il la rejoignait une fois par semaine. Dans cet espace si réduit, son nid provisoire où elle apprenait la liberté, leurs bouches et leurs mains avaient souvent osé pour laisser grandir ce sentiment évoluant entre besoin, désir et envie de l’autre. L’amour se nourrit de tout cela.
Quitter la résidence virait régulièrement à l’aventure ! Après 21 h 00h 00bb, les garçons n’avaient plus droit de cité - l’expression prend ici tout son sens ! - Pourtant, il repartait souvent au milieu de la nuit, voire très tôt le matin. Il lui fallait traverser discrètement les couloirs, descendre les trois étages par les escaliers en priant les dieux estudiantins de ne pas croiser la maitresse lingère qui, selon la rumeur, rodait régulièrement…
Il connaissait chaque virage de la route, distinguait les odeurs variant selon les cultures ou les plantations traversées, savait la lumière magique des ciels étoilés, se méfiait du vent, de la pluie, la neige parfois. Une nuit, le thermomètre était descendu à moins vingt degrés. Plus de trois heures pour rentrer ! Ce genre de froid affreux obligeait à s’arrêter toutes les dix minutes pour réchauffer les moufles en sortie du pot d’échappement.
Souvent, sur le foulard noué de façon à protéger sa bouche, le gel et le brouillard givrant transformaient en glace la vapeur de la respiration, collaient le tissu aux lèvres et le transformaient en un triangle rigide que l’on pouvait, à l’arrivée, poser sur la table, dressé ainsi comme un stabile de Calder.
Il y eut aussi l’anecdote des sangliers se reléchant au milieu de la chaussée déserte à cette heure, le hibou prisonnier du faisceau du phare, qui avait rebondi sur le sommet du casque et roulé le long de son dos alors qu’il se penchait, buste couché sur le réservoir.
Sans doute que tout cela convenait à enluminer sa vie, et lui prouvait comme à elle que cette rencontre s’acheminait au-delà des frontières d’un simple flirt.
Cette soirée-là de juillet, elle avait dressé la table basse en y disposant deux couverts sur des sets de raphia et une grosse bougie fixée à la cire chaude sur un cendrier sans doute emprunté à la brasserie où se retrouvaient les étudiants de tous horizons. Eh oui, elle fumait un peu ! Lui, pas du tout. Pourtant, il appréciait le gout mentholé de ses baisers. Une sensualité dont il s’étonnait lui-même. Elle était descendue au restaurant italien du quartier acheter une pizza qu’elle réchaufferait par moitié dans le mini four. Une salade de fruit frais ferait un agréable dessert d’été.
Elle était consciente également que laisser libres ses seins sous son chemisier blanc lui plairait, autant que la transparence bleutée de son ensemble pour la nuit, éventuellement.

*

Elle but une gorgée de café, là où il avait posé ses lèvres.
Il aurait voulu prolonger ce moment où ils s’étaient endormis après que leurs corps et leurs cœurs aient basculé.

— Je t’aime ! avait-il dit.

Il n’avait jamais prononcé ces mots. On ne sait bien les dire que pour ne les avoir entendus dans son enfance…
Il prit son casque, ses gants sans lesquels il ne pouvait conduire, la sacoche ventrale de sa moto.

— Je dois partir, mon cœur !
— Sois prudent. Dis-moi encore que tu m’aimes…

Il descendit les deux étages, poussa la porte au bout du couloir qui le jeta directement dans la rue. Il ne put s’empêcher de se retourner, conscient pourtant qu’il ne pourrait lui adresser un signe, car la fenêtre de l’appartement donnait sur une cour intérieure.
Il inspira profondément puis soupira, lentement, pour tenter de modérer les battements de son cœur. Il se laissa envahir avec bonheur par une forte émotion et ce sentiment vertigineux d’être devenu un homme nouveau, non pour avoir fait l’amour – il avait déjà vécu un peu maladroitement cette expérience - mais pour avoir partagé intensément cette étreinte et prononcé pour la première fois ces mots : je t’aime...

Avant d’arriver sur le parking proche, entre les tours voisines, il aperçut la lune, comme un gros vaisseau dont la proue transperçait un nuage trop audacieux.
Une lune de 21 juillet, en fin de premier quartier, bientôt gibbeuse.

Presque quatre heures du matin !

Au moment où il appuyait sur le démarreur électrique, dans les premières vibrations du flat-twin, une  voix qu’il ne perçut pas envahissait l’espace, une phrase dont l’écho serait éternel, mais qui devait, des années plus tard, être discutée, analysée…

 That's one small step for [a] man, one giant leap for mankind (*)

Une lune de 21 juillet 1969…

L’humanité ne progresse qu’avec chaque premier pas des Hommes.

C'est un petit pas pour l'homme, un pas de géant pour l'humanité

Beyer

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