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par Joëlle FRIGNET

La sauce était parfaite ! Juste ce qu’il fallait de piment d’Espelette et ces petites rondelles de cornichons étaient agréables à croquer. Quant à l’aliment, il se révélait coriace ! Il fallait le tourner au moins sept fois dans la bouche avant de parvenir à déglutir. L’impression que j’avais eue en ôtant l’enveloppe rugueuse et en le débitant en tranches se confirmait, hélas !
Nous dégustions silencieusement le mets et le Bordeaux commença à stimuler la conversation.

Moi, je suis prof d’anglais dans un collège. Cette année, un nouveau collègue est arrivé parmi nous pour enseigner le français à nos têtes blondes. Gérard, très professionnel, discret et qui parle très peu. Jeanine, la spécialiste de maths, qui ne perd pas une occasion de parler, affirme qu’il complexe à cause d’un léger zézaiement.

À la cantine, j’avais remarqué qu’il ne prenait jamais de viande, hormis quelques abats. J’eus donc l’idée de lui concocter une recette que ma grand-mère réussissait à merveille. Après quelques recherches, je constatai que ce plat réclamait trois heures de cuisson.
Mardi après-midi, après mes cours, je fis un détour à la boucherie pour acquérir ce qui me semblait propice à un bon frichti. Je me retrouvai sur le trottoir avec un énorme paquet difforme dans les mains. Hélas, on ne distribuait plus de sacs plastiques. Heureusement, j’avais toujours dans mon cartable une poche de secours. J’y plaçai donc mon achat.

Comme d’habitude, Jeanine s’était montrée médisante en faisant passer Gérard pour un personnage antipathique ! C’était un être très sensible et totalement investi dans son travail.
Pour le dessert, j’avais fait simple : une mousse au chocolat accompagnée de gâteaux secs oblongs. La bouteille de rouge était épuisée, pas nous ! Je débouchai donc un bon Gewurtz acquis aux dernières vacances. Le petit Jésus en culotte de velours !
Gérard se laissa aller et me confia que, dans sa jeunesse parisienne, il faisait partie d’un groupe qui s’exprimait d’une façon particulière : une version ancienne d’argot local qui permettait de parler sans être compris de tous.
La méthode était simple : après chaque syllabe de chaque mot, on intercalait une syllabe commençant par f.
Bonjour devenait Bonfonjoufoueufeu.
Je t’aime  jefeutaifaimefeu…
C’était complètement dingue ! Il a bien essayé de me faire deviner quelques phrases, mais j’ai dû abandonner et demander la solution.
L’après-midi passa très vite (la bouteille aussi), on ne s’ennuyait pas avec lui ! Finalement, il parlait beaucoup ! Il alla même jusqu’à me confier un de ses rêves secrets : parcourir l’isthme de Panama !

Loupejeux2

Frignet

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