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Par Édith PROT

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Jo Schlesser

Les automobiles de course françaises furent au début des petits bijoux ciselés par des amoureux de belles voitures comme Bugatti, Delage, Salmson et Delahaye. Puis, très vite, elles sont devenues la chasse gardée des grandes marques à qui elles servaient de vitrine. Aussi, lorsque dans les années soixante-dix, Guy Ligier se lança tout seul dans la construction de véhicules appelés à concourir dans la catégorie « Endurance », puis en Formule 1, on ne donna pas cher de sa peau. Cependant ses voitures, comme la JS2 qui finit deuxième aux 24h du Mans en 1975 et la JS11 qui remporta plusieurs Grands Prix à partir de 1979, furent de véritables succès. Et jusque dans les années 80, les JS15, JS17 et autres JS23 furent toujours classées parmi les 10 premières du Championnat du monde. Tiens, me direz-vous, toutes les voitures de Ligier portent un nom de code qui commence par les lettres JS ? Effectivement ! En hommage à son meilleur ami, Guy Ligier a imposé que le nom de ses voitures commence par ses initiales : JS, comme Jo Schlesser. Mais qui était donc ce Jo Schlesser ? Un Meusien, naturellement…

Jo Schlesser voit le jour à Liouville en 1928. Très jeune, il se passionne pour les automobiles et se fait remarquer du grand public en participant en 1952 au premier Rallye de Lorraine qu’il remporte au volant d’une Panhard. Mais il est également attiré par la conduite sur circuits. Il court d’abord sur des Panhard, puis, à partir de 1959, sur des Ferrari avec lesquelles il participe au Tour de France auto. C’est sans doute cette épreuve qui va le rendre si populaire même s’il doit abandonner alors qu’il est quatrième en 1959 et ne finit que deuxième l’année suivante. Aussi, en 1961, le public est-il bouleversé quand il est victime d’un accident grave lors des essais des 24h du Mans.

Il faut dire que Jo Schlesser n’hésite pas à pousser ses voitures jusqu’à leurs limites et connaît de ce fait beaucoup de casse mécanique et de sorties de route, mais c’est sans doute cette rage de gagner qui le fait tant aimer des Français.

Une fois remis de ses blessures, il accumule les titres de champion de France dans diverses catégories (vitesse, course et grand tourisme). Il remporte le Critérium des Cévennes, les 24h de Daytona, triomphe à Vallelunga et à Montlhéry, et finit 2e au  Rallye de Corse, sans parler d’autres courses prestigieuses où il figure très honorablement.

En 1966, il intègre l’écurie Matra et fait équipe avec un pilote débutant nommé Guy Ligier. Ensemble, ils remportent les 1000 kilomètres du Nürburgring et ceux de Monza ainsi que les 12 h de Reims.

Au début de l’année 1968, il atteint enfin son rêve : on lui donne la possibilité de conduire en Formule 1. C’est l’écurie Honda qui lui donne sa chance en lui offrant la place de second pilote, le pilote vedette de la marque étant à l’époque un Britannique, John Surtees. Honda a produit un nouveau prototype qu’il veut faire courir, mais Surtees, qui a été chargé de faire les premiers essais, a jugé la voiture trop dangereuse. Selon lui, elle perd de l’essence, manque de stabilité, son moteur a tendance à surchauffer et, cerise sur le gâteau, on a utilisé du magnésium (hautement inflammable) pour construire la coque du bolide. Surtees a donc décidé de continuer à courir avec son ancienne voiture, et conseillé à l’équipe technique de revoir sa copie, notamment en remplaçant le magnésium par de l’aluminium.

Malheureusement il reste trop peu de temps pour faire ces transformations et Honda tient à tout prix à aligner son nouveau prototype au Grand Prix de France, à Rouen-les-Essarts. On propose donc la voiture à Jo Schlesser. Celui-ci connait les réserves émises par son collègue, mais il est loin d’avoir sa stature. Se laisse-t-il intimider, n’ose-t-il pas refuser par reconnaissance ou par crainte de représailles, ou tout simplement refuse-t-il de voir la chance de sa vie lui passer une nouvelle fois sous le nez comme l’année précédente au Grand Prix d’Allemagne ? Toujours est-il qu’il accepte et se présente au départ ce 7 juillet 1968, bien décidé à montrer à tous de quoi il est capable. Très vite il se met à pleuvoir et sous le déluge, les voitures ont bien du mal à conserver leur trajectoire. Cependant, Jo continue à foncer et parvient à remonter d’une place dès le premier tour. Au troisième tour, sans doute victime d’aquaplaning, sa voiture quitte la piste et va s’encastrer dans un talus. Cette nouvelle sortie de route ne serait taxée aujourd’hui que d’incident et on neutraliserait la course le temps d’évacuer la voiture et son pilote. À cette époque, la sécurité est loin d’être prioritaire, c’est avant tout le spectacle qui est recherché. On n’interrompt donc pas la course, et lorsque le bolide s’embrase, les autres concurrents zigzaguent entre les débris en flammes, empêchant les secours de se frayer un chemin jusqu’au pilote resté prisonnier dans l’habitacle. Jo Schlesser meurt brûlé vif sous les yeux horrifiés des spectateurs.

Mais le spectacle continue ! Lorsque la course se termine, on embarque le vainqueur, Jacky Ickx, dans une Rolls blanche, pour faire un tour d’honneur ! Ce dernier, qui n’a évidemment pas le cœur à fêter sa victoire, fait alors arrêter la Rolls à l’endroit de l’accident et y dépose son bouquet. L’église Saint-Pierre de Neuilly, à Paris, où sont célébrées les obsèques de Jo est trop petite pour contenir la foule de ses admirateurs. À Malzéville, où il est enterré, on donne son nom à un stade et à un complexe sportif. Ailleurs ce sont des rues, des allées, des impasses qui portent son nom, et même un club du 3e âge dans la ville d’Antony.

Un astronaute américain, Wally Shirra, avait un jour déclaré à Jo Schlesser que s’il n’avait pas été astronaute, il aurait aimé être pilote automobile, ce à quoi le Meusien avait répondu que s’il n’avait pas été pilote, il aurait aimé être astronaute. Le voilà désormais parmi les étoiles.

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