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Par Angeline BOSMAHER
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Leurs enfants après eux
de Nicolas MATHIEU
Prix Goncourt 2018

Leurs enfants apres eux

Né dans les Vosges en 1978, Nicolas Mathieu passe son enfance à Golbey près d’Épinal. Fils d’un père électromécanicien et d’une mère comptable, il découvre un milieu plus favorisé lors de sa scolarité dans une école privée. Il fera ensuite des études d’histoire et de cinéma, mais il définit ainsi son projet d’avenir professionnel « Vers l’âge de 14 ans, je savais que je voulais être écrivain, mais j’ai mis très longtemps à y parvenir. Parce que ce chemin de l’écriture, je l’ai fait tout seul, et ça été long et douloureux. » Son premier roman, Aux animaux la guerre, publié en 2014, reçoit le prix Erckmann-Chatrian, le prix du meilleur espoir Polar, ainsi que d’autres récompenses. Ce roman adapté à la télévision lui permet d’asseoir son statut d’écrivain. Après avoir vécu à Paris, il vit actuellement à Nancy où, tout en étant salarié, il s’adonne à sa passion littéraire.

À l’ombre des hauts fourneaux éteints, Heillange, cité imaginaire, sommeille près d’un lac, dans la langueur de l’ennui qui frappe les adolescents qui y vivent. En quatre étés de la décade 1990, Nicolas Mathieu raconte les destins de ces jeunes en quête d’avenir, entre espoirs et réalité. Ils s’appellent Anthony, Hacine, Clem, Steph… À 14 ans, dans un monde qui agonise où « les hommes parlaient peu et mouraient tôt », les rêves sont si grands, la déception si amère. Anthony refuse la vie qui l’attend : « licencié, divorcé, cocu ou cancéreux », il ambitionne de sortir de l’engrenage mortifère de la résignation. Tout sauf une « vie réduite et anesthésiée ». Pour cela il lui faut « foutre le camp » ! Lorsqu’avec son cousin, ils décident de voler un canoë pour voir ce qui se passe de l’autre côté, sur la plage des culs nus, Anthony amorce son aventure vers l’ailleurs : dans cet univers différent, la naissance d’un premier amour ébauchera le drame d’une existence qui commence…

Les actions se déroulent sur quatre périodes de vie : 1992, 1994, 1996, 1998, toute une époque restituée où l’on suit le cheminement d’adolescents égarés entre désœuvrement, cigarettes, alcool, drogue, menus larcins, premiers émois sexuels, scolarité acceptée ou rejetée, ratée ou réussie. En arrière-plan, l’omniprésence sociale et politique d’un milieu où les clivages entre petits-bourgeois et cassos posent un enjeu fort : ces jeunes pourront-ils s’arracher aux affres de la reproduction sociale et du conditionnement culturel qui les oppressent ? Ces pères immigrés « suspendus entre deux rives, mal payés, mal considérés, déshérités, sans héritage à transmettre. » Ces mères qui « finissaient toutes effondrées et à moitié bonniches, à ne rien faire qu’assurer la persistance d’une progéniture vouée aux mêmes joies, aux mêmes maux. » Entre Anthony, fils de prolo et Steph, fille de la petite bourgeoisie dont il est amoureux, le fossé est terrible. Elle le sait et malgré quelques rencontres où le désir sexuel les réunit, la rupture est inéluctable.

Les personnages sont attachants par leur soif d’indépendance, leurs rêves d’amour, leurs dérives parfois tragiques… À travers cette jeunesse vibrante, fougueuse et passionnée, Nicolas Mathieu nous offre une ode à la liberté et un farouche combat contre l’injustice sociale. Pour quelle issue ?

L’écriture est puissante, alliant poésie métaphorique et langage populaire. Par sa sensibilité, elle décrit avec justesse l’intensité de toutes les émotions : le désir, la colère, la haine, les fantasmes… Sans doute parce qu’elle témoigne d’une réalité en partie vécue : « Je suis né dans un monde que j’ai voulu fuir à tout prix. Le monde des fêtes foraines et du Picon, de Johnny Hallyday et des pavillons, le monde des gagne-petit, des hommes crevés au turbin et des amoureuses fanées à vingt-cinq ans. Ce monde, je n’en serai jamais plus vraiment, j’ai réussi mon coup. Et pourtant, je ne peux parler que de lui. Alors j’ai écrit ce roman, parce que je suis cet orphelin volontaire. »

Leurs enfants après eux, superbe titre pour un roman qui l’est tout autant. Roman magistral sur l’adolescence saisie à vif.

 

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