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La nouvelle de...

Lagneau patrick

Patrick LAGNEAU

Un vrai mariage d’amour

- Tu dors ?
- …
- Ah ben, oui. Tu dors… Mais je sais que tu m’entends, va ! C’est pas grave. Repose-toi ! On a eu une dure journée et tu as bien mérité de te reposer. Allez, donne-moi ta main ! Je suis à côté de toi... Oh, mais tu as froid… Viens contre moi, je vais te réchauffer… Là… Tu es bien ?… Ah oui, c’est vrai, tu dors… Je vais te raconter une histoire, juste pour toi, comme quand on était enfant… On t’en racontait des histoires à toi, le soir, pour t’endormir ? Moi, ma mère m’en racontait tous les soirs… J’adorais ça… D’ailleurs, bien souvent, je n'entendais même pas la fin. Quand elle sortait de ma chambre, je dormais déjà… Tiens, ça s’est calmé… Tu as remarqué ? On n’entend plus le tonnerre… L’orage a dû s’éloigner… Tant mieux ! Bon, allez… j’y vais… C’est peut-être toi... C'est peut-être moi… Enfin, on vivra sans doute ça demain… Je te montrerai mon paradis… Tu verras… C’est un coin, au bord de la Marne, complètement sauvage… Tellement sauvage que les truites, on les voit nager à la surface de l’eau… Toi aussi, tu les verras… On approchera sans bruit, on se mettra à genoux, on écartera les joncs tout doucement. On les observera. En silence. Alors, lentement, je plongerai ma main dans l’eau claire et j’attendrai. Et surtout, là, tu ne parleras pas… Tu ne bougeras pas un poil… Alors le miracle se produira… Une première truite frôlera ma main… Puis une deuxième… Et une troisième… Et même que si je replie un peu mes doigts, elles se faufileront dans le creux de ma main… C’est pas moi qui les caresserai… c’est elles qui viendront se faire caresser… Un miracle, je te dis ! Après ça, on grimpera jusqu’au village et je te présent’rai à ma famille… Mes parents seront contents de te rencontrer, ça, c’est sûr. Depuis le temps que je leur parle de toi… Mon père, c’est le directeur de l’école communale… Alors quand je lui ai dit que toi aussi, tu voulais être instituteur, il a été ravi… Il m’a même dit qu’il pourra t’aider pour préparer ton concours… Ma mère, elle, elle ne travaille pas… enfin, si, elle s’occupe de la maison et de mes frères et sœurs… Je te l’ai dit, hein, que j’avais un frère cadet et deux petites sœurs… Oui, oui, je t’ai déjà raconté tout ça… Et puis, une autre fois, c'est toi qui m’emmèneras chez toi… Je ne connais pas l’Ardèche… J’ai hâte de découvrir là où tu habites, où tu as grandi… Ça doit être chouette… Tu m’as dit que tes parents étaient paysans… Je vais te dire… je serai ravi de faire leur connaissance… Tu m’as dit que tu aidais ton père à faire du fromage de chèvre, hein ?… Eh bien, ça me fera drôlement plaisir de vous donner un coup de main. Je ne l’ai jamais fait, mais je suis sûr que ça me plaira. Et puis, on se présentera aussi nos copains… Ceux avec qui on a été à l’école… Je serai content de te les présenter… Je suis sûr qu’ils t’apprécieront… Il y a des chouettes filles aussi, tu verras, tu t’entendras bien avec elles… J’espère que je plairai aux tiens, de copains… On va en avoir des bons moments à passer ensemble… Je t’emmènerai au bal… Il y en a souvent dans mon coin… Et chez toi, il doit y en avoir aussi… Je ne sais pas si tu aimes danser… Moi, pas trop… Quand je vais au bal, c’est surtout pour retrouver les copains… Eh dis ! je pense à un truc… Il y a combien de kilomètres de chez moi à chez toi ? L’Ardèche, c’est pas la porte à côté… Bon, il faudra alterner… Un coup chez toi, un coup chez moi… On arrivera bien à se voir, va… Et puis un jour, il faudra quand même qu’on se marie… Ben oui, tu vois, quoi… Un vrai mariage d’amour et tout le tralala… Qu’on ait des gosses… Ça me fait bizarre de penser à ça, mais c’est la vie… Tu nous imagines le soir avec une ribambelle de mioches autour de la table… Tu en veux des gosses, toi ? Moi, pas plus de quatre… Il faut les élever, leur donner du boulot… C’est pas rien… Mais bon, on n'en est pas encore là… Oh, tu sais quoi ? Ma mère a déjà prévu mon costume de marié… C’est elle qui l’a fait sur mesure, qui l’a coupé, cousu et tout et tout… Je lui ai dit que c’était bien trop tôt, mais elle n'a rien voulu savoir… Quand tu viendras à la maison, je te le montrerai, tu pourras même l'essayer, si tu veux… Hé ! Il y a des ombres, là ? Chut ! Tais-toi ! Ah, c’est vrai, tu dors…

- Hé ! Il y en a deux, là… Leur mets pas la torche dans les yeux !... Ça va, les gars ? Vous êtes blessés ?
- Hein ? Quoi ?
- Vous avez été touchés ?
- ???
- Celui-là m’a l’air bien sonné… Merde, v’là qu’il pleut… Sergent, apportez l’échelle… Merci… Je descends… Ah, putain de boue ! Ça glisse… Avec la flotte en plus, quel bordel ! C’est bon, j’ suis en bas… Éclairez-moi !... Allez, les gars, venez, on vous emmène à l’arrière… Vous pourrez vous faire soigner… Allez, viens, toi !… Lâche la main de ton copain…
- Mais il a froid… Qu’est-ce que vous lui faites ? Mais arrêtez !... Vous allez le réveiller…
- … Bah, pas d’ danger, va, il a p'u' qu' la moitié du crâne ! Il est mort ton pote… Allez, monte ! Faut s’ dépêcher avant qu’ les boches nous balancent à nouveau leurs saloperies d’obus…
- Les… les boches ?
- Ben ouais, c’est Verdun, là ! Oh, merde, encore un qu’est dev’nu maboule ! Allez, viens ! Grimpe ! On y va… Attends ! J’ vais t’aider… Attrapez-le, les gars ! C’est bon ?
- Ouais, on l’ tient !
- Putain de guerre !

Lagneau 1

Commentaires (8)

1. Soizic Hily mardi, 17 Avril 2018

Le monologue laisse envisager bien des relations possibles... et des âges possibles, même... la façon dont se répartit le masculin, dont se devine le féminin... Et puis, une sorte d'indice (je n'aime pas ce mot ici) : la durée de ce monologue, sa fièvre, son bavardage presque... Comme s'il se dépêchait de remplir quelque chose... et on ne peut s'empêcher d'envisager la mort de l'autre... mais on se dépêche d'écarter ce frisson... Et la chute précise tout ; mais l'Histoire qu'elle introduit, coupe et tue la réalité du monde, que le délire du blessé rendait si fort présente. Merci pour ce récit.

2. Alain lundi, 19 Mars 2018

De la chaleur dans un monde si froid !

3. Krika (site web) mercredi, 07 Mars 2018

Un texte superbe et plein d'émotions... poignant !

4. Zaz Chalumeau (site web) jeudi, 01 Mars 2018

Contrairement à ce que pensent certains lecteurs et même certains auteurs, la nouvelle n'est pas un art mineur.
Il faut au contraire un certain talent pour camper une histoire, une atmosphère, des personnages et une chute qui surprend le lecteur.
Personnellement, j'aime beaucoup les nouvelles qui obligent l'auteur à une certaine rigueur et à une certaine humilité aussi quand il doit aller à l'essentiel et se débarrasser du superflu, y compris de certaines phrases un peu proustiennes dont il est fier et qu'il faut néanmoins supprimer.

5. Serge beyer jeudi, 01 Mars 2018

Comme quoi on peut ménager la chute et susciter bien des émotions avec environ 5000 caractères, espaces compris...! Certes, il faut "un peu" de talent, et pas mal de travail ! Une bien belle façon d'ouvrir la rubrique " Alors... quelles nouvelles ?"

6. Edith Prot jeudi, 01 Mars 2018

Autant d'émotion en si peu de mots ! C'est vraiment très beau...

7. Nadia jeudi, 01 Mars 2018

On aurait presque envie d'avoir une suite ! Bravo !

8. Zaz Chalumeau (site web) jeudi, 01 Mars 2018

Putain de talent ! Tu m'as fait chialer !

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