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Par Jean-Luc QUÉMARD

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Le passage de Maurice Ravel, le célèbre auteur du boléro (1928), en Meuse lors de la Grande Guerre.

Cette année nous commémorerons le 25 mars, le centenaire de la disparition de Claude Debussy, l’auteur de la célèbre symphonie « la mer ». Pourtant ce n’est pas de ce dernier musicien émérite que je vais vous entretenir, mais de Maurice Ravel qui est venu en Meuse participer à l’effroyable tourmente, notamment, durant la bataille de Verdun en 1916.

Cet homme d’un aspect fragile fut ajourné puis reconnu inapte au service militaire en 1895. En août 1914, âgé de 39 ans, patriote, tenace, volontaire, malgré son allant pour servir la France, il fut à nouveau ajourné, ceci étant dû à son aspect chétif. Il tenta malgré tout à plusieurs reprises de se faire engager même dans l'aviation, car avec son poids de 48 kg, il pensait piloter un jour un aéronef. Ce fut  le 18 mars 1915, avec l’aide de certains appuis qu'il obtint satisfaction. Il réussit à intégrer le service auxiliaire au service automobile du 13e R.A.[1] C’est ainsi qu’il apprit à conduire à Paris pendant de longs mois, camions et autres automobiles ; il se retrouva affecté le 12 mars 1916 à la section de transport de matériel TM 171 à Bar-le-Duc. Encaserné au 94e RI (caserne devenue aujourd’hui, citée administrative), sa célébrité aidant, bénéficiant de la bonne volonté d'un officier, ce dernier lui permit de quitter la promiscuité de ses frères d'armes pour être logé au n°1, rue du Maréchal-de-Metz, une maison surplombant l’Ornain. Sillonnant les routes du Barrois, pour prêter assistance à des camarades conducteurs de véhicules en panne, il se familiarisait à l’environnement de ce sud de la Meuse.  Lors de ses quartiers libres, il aimait se retrouver au café des Oiseaux où régnait une atmosphère libertine, il en profitait pour lorgner du coin de l’œil les jolies dames en galante compagnie d’officiers.

Ne trouvant pas ce qu'il cherchait, le contact des soldats dans les tranchées, il se porta volontaire pour servir dans un détachement de sa compagnie de transport à Verdun, dans la zone des combats. Ce fut ainsi qu’il parcourut quasi quotidiennement la route (qui deviendra la voie sacrée) entre Bar-le-Duc et Verdun, son camion chargé de matériels, de pièces de rechange et autres frets. Puis le 13 avril, son chef de section le désigna pour aller renforcer un détachement de conducteurs à l’ambulance chirurgicale n° 13 à proximité du front. Cette ambulance installée au château des Monthairons (aujourd'hui hôtel de luxe) sis en lisière nord de la commune du même nom, accueillit Ravel pour plusieurs semaines au cours desquelles, après ses missions d’évacuation de blessés ou de transport de matériels sur la gare de Maison-rouge (proximité de Baleycourt à l'ouest de Verdun), il prêtait main-forte aux infirmières et infirmiers. Lors de ses instants de repos, il aimait parcourir cet immense parc, à discuter avec les soldats de garde et même avec ceux qui dans le fond de cette agréable verdure étaient installés pour servir une mitrailleuse en position de tir antiaérien. Curieux, parcourant le château de long en large, il découvrit un jour, dissimulé au pied du grand escalier un piano (un Érard demi-queue), quelle aubaine pour ce talentueux musicien ! Cette découverte, malgré un sentiment d’abandon musical dû à la guerre (il ne croyait plus en "la" et en "sa" musique), le motiva à nouveau. Il allait pouvoir continuer à s’entraîner, car ses doigts fins le démangeaient et lui demandaient de souscrire à leur volonté. C’est ainsi que pour son plus grand plaisir, celui du personnel soignant, des blessés convalescents et bien sûr des châtelains, il joua ses compositions, mais aussi certaines pièces ou des œuvres, dont celles de Chopin qu’il appréciait particulièrement. Un jour, il eut la surprise de recevoir un courrier de Mme Henry de Jouvenel dite Colette, il s’agissait de la première version du livret « L’enfant des sortilèges », une fantaisie lyrique composée en collaboration avec l’écrivaine. Il échangeait également des courriers avec sa marraine de guerre, en l'occurrence Mme Fernand Dreyphus (mère d'un ancien de ses élèves, lui aussi soldat).

En mai, avec sa Panhard qu’il avait surnommée Adélaïde (en mémoire d'une de ses œuvres composée en 1912), il sillonna les routes et chemins aux alentours de Verdun et à proximité des lieux de combats. Il fut même affecté durant quelques jours au service de réparation des canons de « 75 », qu'il allait récupérer sur le front. Il connut les risques d'un soldat confronté aux tirs d'obus de tout calibre. Un jour revenant du front, traversant le secteur de Marre (nord-ouest de Verdun), il tomba en panne, il attendit un camion de dépannage durant 8 jours pour venir remorquer sa compagne de route. Il vécut ainsi en pleine forêt, à proximité du fort du bois Bourru comme un Robinson au milieu des bois où il s’était confectionné une cabane de branchage. Il fréquentait les soldats d'un détachement au repos qui y étaient installés également sous tentes et partageait leur nourriture.

Il ne s’effraya pas outre mesure lorsque roulant sur une route, il fut pris un jour sous un bombardement, il rangea Adélaïde sous un bosquet pour la dissimuler et, lui-même, sereinement, en profita pour sortir sa boule de pain et un saucisson, à peine perturbé par les bombes lâchées des avions ennemis. Il se paya même le luxe, une fois  de dévier sa route pour rejoindre Bar-le-Duc par un autre itinéraire que celui emprunté chaque jour par la noria de camions et de véhicules de toutes sortes. Le trafic y était à son goût trop réglementé et ça ne roulait pas assez vite, il en profita pour rêvasser dans la campagne meusienne profonde. Puis il rejoignit vers la fin de la saison printanière avec Adélaïde en remorque, Chamouilley (où il restera 4 mois), une commune sise dans la Marne à proximité de la Meuse, afin de rallier l’unité dont il dépendait. Ce fut ainsi que se termina l’escapade meusienne de ce grand musicien.

Il continua cependant son périple de soldat, victime d'une dysenterie, d'ennuis de santé et d'un amaigrissement prononcé, il fut réformé temporairement le 1er juin 1917 et définitivement en automne de cette même année. Il regagna Paris pour terminer son œuvre « Le Tombeau de Couperin ». Fort de sa participation à cette effroyable aventure, il ne regretta aucunement d'avoir servi sa Patrie. À la fin du conflit, il profita de sa notoriété pour défendre les œuvres de compositeurs allemands et autrichiens ; la musique, ne demeure-t-elle pas universelle ?


[1] 13e régiment d'artillerie

Ravel

Le compositeur en tenue opérationnelle

Quemard

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