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Par Serge BEYER

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Ô Verlaine !
de Jean Teulé

Teule

L’enfant s’approcha d’une forme presque entortillée dans un drap. Sur l’oreiller, dépassant de la toile vulgaire, ce qu’il prit pour un énorme caillou… Des mèches s’en échappaient ressemblant à des herbes séchées. Il y courait des insectes. L’enfant aux yeux langoureux demanda à cette pierre de bord de chemin.

- Êtes-vous Monsieur Verlaine ?

Les poux paniqués s’enfuirent sous l’oreiller quand la pierre se rida…
C’est ainsi que, venu à pied de Béziers, Henri-Albert Cornuty, jeune paysan dont le ciel bleu roule dans la bouche, découvre le poète qu’il voulait absolument rencontrer.
Que Jean Teulé soit un grand amoureux des mots, et de Verlaine, ça, c’est certain !
Je me demande si l’auteur n’a pas vécu au côté du Pauvre Lilian, (anagramme utilisé par Verlaine) au moins les derniers mois de sa vie. D’ailleurs, lire ce roman qui est tout sauf une biographie apporte la réponse.
C’est évident ! Teulé a bien vécu en cette fin de 19e siècle, dans ce Paris qui sent aussi mauvais que le poète. Il a dû aider cet homme malade, syphilitique, diabétique, atteint de cirrhose, à emprunter la rue Soufflot ou à grimper dans les ambulances municipales venues le chercher au pied des piteux garnis qu’il habitait.

Il a pris le train de la Petite Ceinture, rencontré Anatole France.
Il a côtoyé Coppée, l’académicien, Vanier, l’éditeur, Tailhade, l’anticlérical qui admirait les anarchistes. Sûr qu’il a, lui aussi, fait couler goutte à goutte l’eau sur la cuillère au-dessus du verre d’absinthe allongé au marc et bu le lait de sorcière. Il a fréquenté Bibi la Purée dont la gloire se cantonnait au Quartier latin qu’il arpentait en cachant dans d’improbables redingotes son corps chétif. Il a vu naître les croquis de Cazals, dessinateur qui héritera du recueil Une saison en enfer de Rimbaud. Il en a croisé tant d’autres, tous aussi représentatifs du milieu et de l’époque. Pour en connaitre aussi bien les lambeaux de papier peint aux murs, le mobilier et les ustensiles d’aisance, je le soupçonne aussi d’avoir partagé la couche pas toujours parfumée d’Esther, de Nini mouton, de… chut, je tairai les autres noms !

Mais au pire moment de sa déchéance physique et morale, Verlaine est adulé par toute une jeunesse qui, au-delà du tumulte de sa vie, de ses errances d’homme acariâtre, piètre amant, mari violent et père indigne, occultant son ingratitude, reconnait son génie et les étudiants se battent pour l’écouter dans les cabarets. Dans ce Paris glauque des gens mal-nés, là où même la lumière s’abime dans la puanteur de la Bièvre, Verlaine est étincelant. Et ces lueurs-là, entre la description sanguinolente des abattoirs, la scène pathétique à en vomir de l’hôpital, et bien évidemment les quelques meurtres, Jean Teulé les allume en ponctuant de poèmes les pages du roman. Et là, on touche le ciel, au-dessus de la fange.

Je sais désormais que l’auteur de ce Ô Verlaine  a assisté au dernier souffle de Paul.

…Cornuty, en habit de Pierrot à la fenêtre, contemplait la vieille rue étroite et pauvre où les maisons ouvrières s’entassaient les unes sur les autres. En bas, des cordes à sauter tournoyaient projetant la neige comme des roues de charrettes. Des militaires, mis à contribution, tournaient les poignées et les cordes sifflaient dans l’air autour d’envolées de flocons, de robes en laine et de bonds rythmés de petites filles. Une gamine délurée de treize ans, sautant en rythme, regardait là-haut l’ange gardien en satin blanc à la fenêtre.

J’aimais surtout ses jolis yeux
Plus clairs que l’étoile des cieux
J’aimais surtout ses yeux…
Dansons la gigue !

Pour écrire ces mots, il fallait bien s’y trouver, non ?  
L’auteur a sans doute également suivi la dépouille du poète maudit, parmi les milliers de spectateurs.

Le soleil brilla dans un ciel bleu par un froid à pierre fendre. Le petit peuple du quartier, aux fenêtres et entassé sue les bords de la rue, fut stupéfait par aoûtat de fleurs et de messieurs en jaquette.

- C’était qui ?
- Un poète.

 Tombe verlaine

Après lecture et recherches, je ne sais pas où est la part de vérité et celle de l’imaginaire. Certains faits réels mériteraient d’intégrer le monde romanesque, d’autres, sans doute fictifs, mériteraient d’être vrais. Le cèdre du Liban sauvé par Jussieu, le chien de berger qui ne garde qu’un mouton bien vite cuisiné , le curé amoureux des poèmes, la décision du Préfet Lépine d’interdire aux policiers du Quartier latin d'arrêter Verlaine quelles que soient ses incartades, la malédiction du lit 27… Que croire ?
La dernière anecdote du roman, c’est la statue de la Poésie du faîte de l’Opéra qui vous la livrera…

En ce qui me concerne, j’apprécie particulièrement le poète. Là, j’ai découvert l’homme. Et si vous trouvez la lecture de ce livre un  peu épuisante, n’hésitez pas à vous munir de Comme une respiration, du même auteur. Quarante nouvelles entre une et trois pages, de quoi reprendre votre souffle et croiser des gens plus communs.

Bonne lecture à vous !

Beyer

Commentaires (1)

1. Christine STOCK vendredi, 14 décembre 2018

Merci Serge, grâce à toi, j'ai encore appris beaucoup de choses sur Verlaine ce très grand poète.

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