Nouvelles 112-decembre-1.jpg2018 1

Et c'est celle de...

Villaume monique 1
Monique VILLAUME

Vendredi 13

Jérôme était sûr que ce serait une sale journée. Il était superstitieux et les vendredis 13 ne lui avaient jamais rien apporté de bon. Ni rien de mal d’ailleurs, mais ses souvenirs étant vierges d’un quelconque bonheur lié à cette date, il avait fait de ce jour un porte-malheur. Dès le lever, il avait observé le moindre de ses gestes.
Pour commencer, il avait posé son pied gauche en premier. C’était un mauvais présage, bien qu’il ne sache absolument pas de quel pied il se levait chaque matin.
Puis il s’était entaillé la joue en voulant se raser à l’ancienne. Cela faisait bien un an qu’il avait délaissé son vieux coupe-chou, pourquoi avait-il ouvert le tiroir du bas de sa commode et retrouvé ce foutu rasoir! Il le balancerait aujourd’hui à la poubelle. Penser à l’entourer d’un papier bulle.
La concierge de son immeuble était passée vers neuf heures lui porter un avis de colis à prendre à la poste. Elle l’avait regardé bizarrement et il s’était précipité devant le miroir pour vérifier la longueur de la balafre, cinq millimètres au plus, mais elle signait sa nervosité ! Il devrait aller à la poste avant midi, car il avait rendez-vous chez le dentiste à quinze heures.

C’était un jour de mars et il faisait grand froid. La radio avait annoncé du verglas et, de sa fenêtre, il avait remarqué que les trottoirs miroitaient méchamment en noir et blanc sous de pâles rayons argentés.
Il s’emmitoufla dans sa longue veste longue à la dernière mode. La toile de son jean aussi était d’une épaisseur confortable, il n’avait pas lésiné sur les prix. Aux pieds, des paraboots avec semelles antiglisse dans lesquelles il se sentait comme dans des pantoufles. Ses collègues de la Banque populaire l’avaient charrié prudemment sur ses boots, car il ne les quittait plus ! On lui reconnaissait une certaine élégance, tous les jours réinventée, sauf pour les chaussures ! Il rétorquait qu’on ne voyait pas ses pieds derrière un bureau. Il était monté en grade et n’assurait plus les tâches subalternes de l’accueil, cette activité très formatrice étant réservée aux débutants. D’ailleurs, avec l’informatique, la tendance des banques était de supprimer les guichets. Toutefois, il demanderait à ne pas être au contact du public tant que sa blessure resterait visible. Par chance, il avait pris un RTT et la banque n’ouvrant pas le samedi, il avait trois jours pour cicatriser. D’un geste large, il enroula un cachemire autour du cou, prenant soin de ne pas le serrer afin d’obtenir cet effet légèrement négligé qu’il affectionnait. Il lui suffirait de baisser légèrement le menton pour dissimuler la cicatrice disgracieuse.

Dehors le froid le saisit brutalement, il avait oublié ses gants. Tant pis, il mettrait les mains dans ses poches. Il marchait avec prudence sur le sol gelé et se mit à penser à Julie. Elle n’avait pas attendu le 13 pour le virer, le malheur ne viendrait donc pas d’elle, ça, c’était fait. Et ce n’était pas vraiment un malheur ! Elle n’avait donné aucune explication. Il se demandait ce qui avait cloché dans cette relation éphémère. Ce n’était pas la première fois, il avait remarqué que les filles ne savaient pas l’apprécier à sa juste valeur. Il était assez mignon, mais avait tendance, paraît-il, à parler trop de lui. Il s’était exercé à la rhétorique, avait de l’esprit et une bonne mémoire des blagues, qu’il plaçait à propos. Sa devise était que « fille qui rit est déjà à moitié dans son lit ». Et il avait fait beaucoup rire Julie… jusqu’à hier. Elle s’irritait parfois de son manque de naturel, trop fier, trop dans l’apparence, trop beau parleur. Que du trop, c’était mieux qu’un pas assez vexant. Elle était vendeuse sans ambition. Elle ignorait donc que c’est ainsi que l’on devient directeur de banque, il ne lui en voulait pas. Sa vie sentimentale était donc à peu près nulle et sa vie sexuelle dépendait de l’admiration que lui portait la demoiselle.

Au 13 de la rue de la poste, pris par ses pensées, les mains toujours dans les poches, il buta sur un relief du trottoir et son pied droit dérapa sur le verglas, il perdit l’équilibre et s’étala à plat ventre devant la large porte vitrée. Nathalie relevait son courrier dans l’une des boîtes à lettres de l’entrée lorsqu’elle entendit la chute. Un homme était étendu au sol devant chez elle. Dans la perspective de la porte, son corps semblait privé de tête et de pieds. Comme un paillasson, pensa-t-elle en  réprimant un fou rire. Elle ouvrit la porte, demanda à l’inconnu si ça allait, s’il n’avait rien de cassé. Jérôme s’était relevé difficilement, il avait très mal au genou alors que son  jean ne montrait aucune trace de frottement. C’était de la bonne qualité, il retournerait au palais du jean de la rue Leduc. Il souffrait des clavicules aux épaules et saignait du menton. À croire qu’il n’avait rien fait pour amortir sa chute, sans doute avait-il gardé les mains dans ses poches, la gauche était d’ailleurs décousue.

Le voyant en si piteux état, Nathalie lui proposa une boisson chaude, du thé, du café ? Il pourrait profiter de sa salle de bain et de son relax. Il la suivit en boitillant, franchit une autre porte vitrée située vers la profondeur de l’immeuble, entra dans la pièce chaude et s’assit sur le canapé tandis que Nathalie s’affairait dans la cuisine et la salle de bains. Elle apporta un plateau avec des compresses humides et entreprit de laver le sang qui commençait à sécher. Humilié de se trouver dans cette situation, il tenta de justifier sa chute, mais elle le fit taire, sous le prétexte qu’il valait mieux ne pas bouger la mâchoire. Elle lui proposa une paille pour le thé, il réessaya la conversation, comment s’appelait-elle, où était-elle au moment de sa chute, n’avait-il pas été trop ridicule ? Si, bien sûr, il n’est jamais élégant de tomber. Elle lui mit autoritairement la paille dans la bouche tandis qu’elle-même entamait un long chuuut, l’index collé à ses lèvres... Sexy, ces lèvres protubérantes pour l’articulation du CH, à moins que ce ne soit pour le U ! Elle lui caressait maintenant le bras gauche tandis qu’il essayait de boire son thé en tenant la paille de la main droite, le mug coincé entre ses jambes. P…! qu’il avait donc mal au genou ! Jérôme commençait à avoir trop chaud, il ne savait pas comment se débarrasser de l’écharpe et du manteau, il souffrait trop des épaules pour oser les mouvoir. Elle vit son malaise et libéra son cou avec précaution, puis ôta les manches une à une, lentement, évitant tout mouvement brusque. Lui commençait à ressentir un autre malaise. La sensation de chaleur ne le quittait pas bien que Nathalie lui eut relevé la manche du pull jusqu’au coude tandis qu’elle continuait à lui caresser l’avant-bras en cherchant son regard. Il transpirait. Il ne gérait plus rien. Jérôme le superbe ne se reconnaissait pas dans cette pauvre loque affalée et prête à défaillir de douleur. Il lui fallait reprendre la main, sinon…Nathalie avait accroché son regard affolé et ne le lâchait plus. Elle avança sa main vers son épaule, aïe, non, pitié, pas l’épaule ! Elle effleura sa bouche de ses ongles vernis, il était tendu comme un arc, entre peur qu’elle lui fasse mal et désir d’autres caresses ! Mais que lui voulait-elle enfin ? Les lèvres projetées en un second chuuut inaudible, elle se penchait vers lui, approchait son visage du sien. Ce n’était pas possible qu’elle veuille… et cette douleur infernale à l’épaule… Jérôme refusait l’idée de suffoquer sous les baisers trompeurs de cette fille qui voulait le réduire à sa merci en profitant d’une faiblesse passagère ! Il l’écarta fermement du bras et quitta l’appui du canapé. La douleur lui zébra le thorax. Il réussit à se relever, la remercia pour ses bons soins et pour le thé. Il se sentait apte à aller à la poste, oui, elle fermait à midi, il ne pouvait s’attarder, désolé, et merci encore !
Elle protesta :

    - Tu devrais rester, tu n’es pas en état, et puis, ce verglas…

Il avait attrapé écharpe et manteau et était déjà hors d’atteinte. Ne rien oublier, ne pas revenir ! Il avait dévalé les deux marches menant au couloir tandis qu’elle restait sur le seuil, dépitée. Il courait, comme happé vers la sortie.

Tout à coup, elle entendit un gros bruit sourd, puis la chute cristalline d’un verre brisé sur le carrelage. Elle se précipita. Dans sa fuite, Jérôme n’avait pas vu que la porte intérieure était fermée, il avait fracassé la vitre et son nez. Il gisait au sol, complètement sonné. Elle le saisit sous les bras et le tira vers l’arrière jusqu’à l’appartement. Ce faisant, elle lui démit peut-être l’épaule droite. Jérôme hurla, mais personne ne se manifesta. Dès le seuil franchi, elle referma la porte, à clef cette fois. Le sang pissait de son nez cassé, il s’évanouit de douleur.
Une voix lointaine disait :

    - Et maintenant, tu restes là ! 

Villaume

Ajouter un commentaire