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Par Édith PROT

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Charles Trouillot
(Burey-en-Vaux)

Vous connaissez peut-être la vieille blague du fils d’un tailleur juif à qui on avait permis de faire de longues études. À la fin de son cursus,  son père lui demande quelle profession il veut embrasser. « Avec tes diplômes, tu peux choisir ce que tu veux, fils… Alors ? Confection homme ou confection femme ? ». Si on en croit cette blague fataliste, notre inconnu, étant fils de tailleur et ayant pour mère et pour épouse des couturières, aurait dû lui aussi être condamné à travailler dans l’habillement.

Seulement voilà, il naît en 1859 à Burey-en-Vaux, village souvent cité lorsqu’on parle de l’enfance de Jeanne d’Arc. D’ailleurs, la famille Trouillot s'est apparentée à celle de la mère de Jeanne puisqu’on trouve des Vouthon dans sa généalogie. Est-il dans les gènes familiaux d’entendre des voix vous murmurer de changer de vie et de partir à la recherche d’un avenir plus glorieux ? Toujours est-il qu’après son mariage, Charles part s’installer à Châlons-sur-Marne où il s’exerce tout seul dans son atelier au dessin et à la sculpture tout en travaillant comme ouvrier pour gagner sa vie. Bien que ne possédant aucune formation artistique, il réalise des bustes en terre cuite qu’il décide d’exposer en 1889, afin d’avoir un avis critique sur ses créations. C’est un triomphe ! La Commission des Beaux-Arts de Châlons-sur-Marne lui décerne la médaille d’or et les notables de la région défilent dans son atelier pour avoir leur buste. En 1895, il déménage à Dijon où il continue sa brillante carrière, accumulant médailles et récompenses. Il obtient des commandes du Comité du Souvenir français ainsi que de l’État… Puis brutalement, en 1899, il quitte Dijon son atelier de sculpture et son épouse pour donner une nouvelle orientation à sa vie.

Il part pour Lunéville, y apprend le métier de modeleur et travaille dans une faïencerie. Il se remarie en 1910, mais son bonheur sera de courte durée puisqu’en 1911, il perd sa femme. Alors il quitte la Lorraine, pour Amiens, bien décidé une fois encore à passer à autre chose.

Cette fois, il ouvre un cabaret. Mais le métier de cabaretier ne s’improvise pas et il doit rapidement fermer boutique. Convaincu néanmoins d’avoir des qualités d’entrepreneur, il quitte Amiens pour Rouen où il espère pouvoir donner du corps à de nouvelles ambitions.

C’est ainsi qu’en 1920, il fonde une entreprise de céramique pour exploiter un brevet dont il est l’inventeur, brevet qui porte sur un mélange si original qu’il remporte une médaille d’or au Salon Artistique de la ville. Quelques années plus tard, il dépose un nouveau brevet et, peut-être enivré par son succès, déménage son entreprise en région parisienne, à Saint-Denis… Malheureusement pour lui,  c’est un mauvais calcul et très vite son usine doit fermer ses portes. Il se retrouve seul et totalement ruiné. En 1933, malade, il meurt à l’hôpital de Montmorency et finit probablement dans une fosse commune puisqu’on ne trouve nulle trace d’une sépulture portant son nom.

Ne reste de lui que ses bustes en terre cuite, dont un certain nombre a été acquis par le musée de Châlons-sur-Marne et deux bustes de marbre exposés au château de Versailles. Tous ont la même particularité : les personnages ainsi représentés, loin d’avoir l’attitude figée et inexpressive habituelle aux bustes officiels, ont des visages souriants, goguenards, pensifs ou soucieux, bref, ils sont vivants et il est dommage qu’un tel talent ait été gâché par les soubresauts d’une vie aussi chaotique.
 

Prot

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