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Par Édith PROT

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Anne-Gédéon de La Fitte, marquis de Pelleport

Récemment, j’ai vu un téléfilm dont l’action se situait au début du règne de Louis XVI, en plein scandale des libelles. Certes, de tout temps, il y eut des pamphlets pour vilipender certains personnages publics aux activités douteuses. Les auteurs de ces textes, souvent courts, distribuaient leurs œuvres sous le manteau et en revendiquaient généralement la paternité, le payant souvent chèrement, mais s’en trouvant par la suite auréolés d’une réputation d’esprit libre et indépendant. Les libelles incriminés dans le téléfilm étaient d’une tout autre nature, visant la reine et la famille royale dans des textes de plusieurs feuillets présentant leurs supposées dérives sexuelles et, surtout, ils étaient anonymes. Bien entendu le héros finissait par identifier l’auteur et ô surprise, il s’agissait d’un… Meusien ! Bien entendu, je me suis ruée sur mes notes et Pelleport y figurait bel et bien, suivi de la mention « aventurier  et journaliste frondeur», bien loin de la description du téléfilm qui en faisait un voyou pitoyable.  J’ai décidé de mener ma propre enquête.

Fils d’un militaire, Anne-Gédéon Lafitte de Pelleport voit le jour à Stenay en 1754. Son père le fait entrer à l’École Militaire, mais il n’est pas doué pour la discipline, il fait des dettes de jeu et il est finalement renvoyé de l’École à l’âge de seize ans. Son père le fait alors engager dans un régiment de Valenciennes, mais Anne-Gédéon déserte pour suivre une comédienne, ce qui le fait radier du régiment. Pensant lui mettre du plomb dans la tête, son père le fait emprisonner grâce à une lettre de cachet, avant de le faire engager de force dans les troupes coloniales où il est légèrement blessé. Son commandant saute sur l’occasion pour le faire réformer définitivement, mettant ainsi un terme à une lamentable carrière militaire.

Anne-Gédéon s’installe en Suisse où il se marie et s’essaie comme précepteur, mais, peu doué pour la pédagogie, il perd très vite son emploi. Apprenant le décès de sa mère, il rentre en France avec sa femme et ses deux enfants et contracte d’énormes dettes pour s’établir, pensant profiter de l’héritage pour les rembourser. Lorsqu’il apprend qu’il a été rayé du testament, laissant sa femme se débattre face aux créanciers, il fuit pour Londres où il rejoint le cercle des émigrés.

C’est là qu’il découvre son véritable talent : il manie la plume avec une virtuosité inattendue. Mais, préférant la tremper dans le vitriol, il devient libelliste. Les libelles d’Anne-Gédéon, ouvrages souvent érotiques, mais joliment tournés, ont un énorme succès et provoquent de véritables scandales. La police secrète ayant infiltré le groupe des émigrés français de Londres, Anne-Gédéon propose de servir d’intermédiaire pour négocier le rachat des libelles, moyennant rétribution. Mais comme il n’est pas non plus doué pour l’escroquerie, les policiers le démasquent très vite et refusent de le payer. Pour se venger, Anne-Gédéon rédige un véritable brûlot dénonçant les opérations de la police secrète qu’il a vécues de l’intérieur : « Le diable dans le bénitier ». Il y trace le portrait d’un royaume corrompu et personne n’est épargné.

Un éditeur de Boulogne lui proposant de publier son livre, Pelleport retourne en France pour signer le contrat et se fait cueillir à sa descente du bateau, l’éditeur étant en fait un agent secret. Il se retrouve à la Bastille et y commence un roman largement inspiré de sa vie : « Les Bohémiens ». Lorsqu’on le libère au bout de six ans, en 1788, on lui accorde une pension royale annuelle à condition qu’il réside loin de la capitale, mais il est très vite de retour à Paris. C’est ainsi que, un an plus tard, le 14 juillet, il échappe de peu au lynchage en  tentant de s’opposer à la foule qui s’est emparée du gouverneur de la Bastille.

Au vu de son passé de contestataire, il parvient à obtenir du nouveau régime un poste de courrier diplomatique et, pendant trois ans, voyage d’une capitale à l’autre, arrondissant ses revenus en espionnant pour les uns aussi bien que pour les autres. Mais il n’est pas plus doué pour l’espionnage que pour le reste et se fait arrêter. Il se réfugie à Brême où il se lance dans la fabrication de savons et de bougies, ainsi que dans certaines affaires louches qui le conduisent à Hambourg, puis au Danemark. Menacé de prison, il profite de la loi d’amnistie de 1801pour se réfugier en France, mais très vite, il est arrêté pour avoir tenu des propos contre le gouvernement. Heureusement pour lui, sa fille Désirée, qui n’est pas rancunière, demande à son époux Bernardin de Saint-Pierre (l’auteur de Paul et Virginie) d’intervenir pour le faire libérer. Il est alors assigné à résidence à Liège avec une charge de géomètre et il y meurt deux ans plus tard.

Ne restent aujourd’hui que deux ouvrages assez bien tournés, certes,  mais qui donnent de lui un portrait bien plus flatteur que dans les souvenirs de ses contemporains. Car si Anne-Gédéon fut un aventurier, son parcours personnel fut, reconnaissons-le, assez minable. Il y a quelquefois des inconnus qui mériteraient de le rester. Et puis, après tout… il ne naquit en  Meuse que par hasard, alors…

Prot

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