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Par Monique VILLAUME

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Pour des cibloulettes !

-  Mais avancez donc ! Je n’ai pas que ça à faire, je suis pressée !

J’ai rendez-vous à midi et je poireaute à la caisse du Monoprix qui est débordante de tulle vaporeux. Le spectacle est incongru, mais les clientes ne s’en soucient pas, elles ont déjà un regard de fin d’été. La caissière enregistre les achats et le paiement  en demandant mécaniquement la carte du magasin.
L’Anglaise qui se bat avec les robes roses ne comprend rien à cette histoire de carte. 

-  Card ? Voici ma card ! Je déjà donner à vous ! 

Moi aussi j’ai la tête ailleurs, je regarde sans voir, car je repense à la soirée d’hier où j’ai croisé le collectionneur. C’est lui qui a suggéré cette rencontre pour me parler de sa passion. J’ai accepté par curiosité, sans penser que l’horaire allait me mettre en difficulté pour l’après-midi. La touriste britannique a enfin réussi à ranger ses vêtements dans un sac. À ma droite, je capte à peine le vieux bonhomme appuyé sur  l’extrémité de la caisse voisine. Encore un clochard !
Personne ne semble l’avoir remarqué. 

-  Non, je n’ai pas la carte du magasin. Bonne journée !

Je ramasse précipitamment mes achats, constate que j’ai oublié les ciboulettes, et cours jusqu’au bar. Ce sera un rendez-vous éclair. L’homme, accueillant, très affable, m’offre un café et me demande tout de go de le mettre en relation avec d’autres initiés. Je m’y attendais, les collectionneurs ne fréquentent que leurs rêves !

-  Peut-être, j’essaierai, je vous rappelle ! 

Retour au Monoprix. Il est midi trente et je dois partir dans une demi-heure. Avec le trajet et le parking, j’aurai juste le temps de ranger mes maigres courses !
Envolé le repas chaud, une salade de tomates fera l’affaire !
Ciboulettes à la main, j’attends de nouveau en caisse quand mon regard est happé par un étrange convoi sur le trottoir d’en face, au niveau du passage piéton. Deux hommes portant sac à dos aident un vieillard à avancer. Il est plié en deux, les deux gaillards le soutiennent de chaque côté en lui parlant. J’aime ce tableau et ce qu’il représente de solidarité. Le vieil homme est habillé de gris, de la couleur de sa barbe. Ā sa main gauche pend un sac jaune duquel dépasse une salade. J’ai le même sac jaune. Ce ne serait pas ? Mais oui, c’est mon clochard de tout à l’heure !
Mon deuxième cerveau, celui des émotions, se met à fonctionner plein pot. Très impressionnée par le spectacle et obéissant à je ne sais quel réflexe, je prends une photo et j’observe. Ils doivent se connaître pour discuter si familièrement ! Les deux blacks entraînent l’homme jusqu’au coin de la rue, lui disent au revoir et reprennent leur chemin. Je croise leur regard au moment où je traverse sur le passage piéton. Un large sourire est resté accroché à leur visage et, bouleversée, je les remercie, moi qui n’ai rien à faire dans cette histoire. Mon clochard dépasse lentement l’angle de la rue. Lorsque je le rejoins, à six pas de là, je le trouve écroulé devant la vitrine d’un immeuble cossu, il n’a pas parcouru un mètre !

- Je peux vous aider ?
- Svp, pas de pompiers, pas de médecin, j’habite tout près, je n’ai pas mal et je vais me relever !

Non, ils ne se connaissaient pas. Non, le vieil homme n’est pas ivre et sa barbe n’est pas hirsute. Il est propre, il n’a rien d’un clochard, et j’ai honte.

 

Villaume

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