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Et c'est celle de...

Frignet joelle 1

Joëlle FRIGNET

Le p'tit Meusien

Il a froid, il a faim, il est fatigué. Où est-il ?
S’il savait lire, il aurait pu déchiffrer la pancarte à l’entrée  du village.
Il ne sait qu’une chose : il s’appelle Charles Lambert et a 14 ans.
Depuis trois jours, ils sont partis de Martincourt. Il fallait fuir, les Allemands mettaient la région à feu et à sang. Ils ont attelé le cheval à la carriole et emporté tout ce qu’ils pouvaient : provisions, ustensiles et petits trésors.
Il a eu vite fait de nouer son maigre baluchon : un change, un peigne, un miroir et contre son cœur, son bien le plus précieux : sa carte d’identité et la photo de sa famille, ses parents et ses deux frères.
C’est la deuxième fois qu’il doit émigrer. Il est né dans le Sud meusien et ses parents ont été contraints de le placer dans une ferme. Elle, bergère, lui, journalier, on n’avait pas de quoi faire bouillir la marmite !
Cet été 1914, les barbares arrivaient et rasaient tout sur leur passage, il fallait fuir. La mort dans l’âme, on avait lâché la vache, le cochon et les trois moutons, abandonné la récolte !
Le chariot était plein à craquer, il y avait tout juste de quoi emporter quelques picotins pour le cheval et surtout… le jambon !
La chèvre, attachée derrière, avait du mal à suivre. Son lait procurait de quoi se désaltérer ou éventuellement se nourrir.
 

Il fallait rejoindre une place forte pour se mettre à l’abri. Verdun était le but de notre exode.
Le soir, il fallait trouver un abri pour dormir. On se réfugiait dans les granges mises à disposition par les habitants qui étalaient de la paille pour  améliorer notre peu de confort.
Ce soir-là, nous établîmes nos quartiers à Dannevoux. L’atmosphère était irrespirable,  l’orage menaçait. Au cœur de la nuit, le tonnerre claqua. Un bruit terrible qui effraya le cheval et la chèvre. Ils tiraient sur la corde et se démenaient comme des diables. Il fallut tenter de les apaiser, ils étaient notre passeport pour l’évasion !
Un éclair plus fort que les autres stria le ciel, paniquant la chèvre. Tant elle se démenât qu’elle réussit à se dégager de la corde.

    - Gamin, essaie de la rattraper, nous on s’occupe du cheval ! 

Dans la nuit noire, éclairé par les éclairs, il courut derrière l’animal. Celui-ci zigzaguait et poussait des cris désespérés. Ils tournèrent et virèrent tant et si bien qu’il se retrouva là, sous une averse de grêle, incapable de s’orienter. Il était perdu et la chèvre s’était enfuie on ne sait où.  Il serra les dents et se blottit au pied d’un grand chêne pour essayer de s’endormir. Il était transi et claquait des dents. Le sommeil vint enfin.
Au petit matin, il émergea d’un sommeil agité. Tout son corps était endolori. Rien ni personne à perte de vue. Il ravala ses larmes. Dans quelle direction devait-il se diriger ? Grâce au soleil, il trouva le Sud, Verdun était quelque part par là.
Ses galoches étaient lourdes et meurtrissaient ses pieds. Au bout de quelques heures, il aperçut un clocher. En chemin, il avait mis à profit sa rencontre avec une mare pour se rafraîchir et se débarbouiller. L’air était peu respirable, la touffeur l’écrasait.
Un peu avant le village, il aperçut une roulotte. Attaché à l’arrière, le cheval paissait tranquillement. Aucun signe de vie ! Méfiant, il s’assit à distance et observa le campement. Un homme rougeaud à l’air jovial, une bassine d’eau et un rasoir à la main, sortit. Une odeur de café plana.
Le cheval hennit de plaisir quand une femme échevelée lui apporta son picotin et un seau d’eau. Puis, plus aucun mouvement, ils devaient être en train de déjeuner. À pas feutrés, il s’approcha et se réfugia sur la plate-forme de la roulotte. Il espérait pouvoir se faire transporter ! L’endroit était étroit et encombré par une énorme caisse en bois pleine à craquer.
Rassuré, il sommeilla et ne tarda pas à s’endormir.
Il fut tiré de sa torpeur par des voix avec un étrange accent. Le couple se préparait à atteler pour reprendre la route. Le convoi s’ébranla. Bercé par les cahots, il se rendormit.

    - Sarah ! Vite, viens voir ! Le ciel nous a exaucés !
    - Mon Dieu ! Soyez loué ! Un enfant ! Un beau garçon !

Charles sursauta et s’assit brusquement. Hélas, il avait oublié qu’il se trouvait dans un espace réduit et récolta une grosse bosse sur le front.

    - N’aie pas peur, petit, nous ne te voulons que du bien !
    - ...
    - Sors de là, nous allons te soigner ! 

Ainsi fut-il fait.

    - Tu as faim ? Quand as-tu mangé pour la dernière fois ?

Après avoir englouti trois tartines nappées de confiture, Charles examina ses hôtes. Ils avaient la soixantaine environ et posaient sur lui des yeux émerveillés.

    - Comment t’appelles-tu ?
    - Charles, j’étais placé dans une ferme à Martincourt.
    - Pourquoi es-tu seul ?
    - J’ai 14 ans et je me suis perdu à cause de l’orage. J’ai couru après la chèvre et puis je me suis retrouvé près d’un grand bois.
    - As-tu de la famille quelque part ?
    - Oui, des parents qui nous ont abandonnés, mes deux frères et moi.
    - Tu n’as pas d’endroit où aller ? Nous, on vient de Belgique et, si tu veux, tu peux rester avec nous ! Nous n’avons pas d’enfant, tu pourrais devenir le nôtre ?
    - … Moi non plus, je n’ai plus personne, je ne sais pas ce que sont devenus mes frères… Sûrement partis à la guerre !
    - Alors, reste, tu es le bienvenu !

La vie s’organisa, on se serra un peu sur le banc du conducteur de la roulotte, on trouva un espace pour aménager une couchette supplémentaire pour le nouveau venu.
Dans cet enfer que vivait son pays, Charles avait rencontré le bonheur ! Plus fort que les privations et les misères de la guerre, il était HEUREUX !

Enfin, on put faire le chemin du retour. Notre destination était la région de Namur en Belgique.
Albert était matelassier-tapissier et, de mai à septembre, sillonnait son pays pour proposer ses services dans les bourgs et les villages. La grosse malle sous la roulotte contenait ses outils.
À 14ans, Charles ne pouvait plus aller à l’école. Dommage, il ne saurait jamais lire ni écrire !
Il fallut évidemment se plier à des formalités pour qu’il puisse rester en Belgique.

Alors, il apprit le métier avec Albert. Il se débrouillait bien. C’était bien moins épuisant que les travaux de la ferme ! Et bien plus gratifiant !

Il garda la France dans son cœur. Celle-ci ne l’oublia pas non plus. Quand il fut en âge de servir sous les drapeaux, il fut affecté au 125e régiment d’infanterie à Mourmelon. Que c’était bon de respirer le même air que ses frères !
De retour en Belgique, il s’énamoura de la jolie nièce de Sarah et Albert. Les noces furent célébrées.
Charles était très courageux. Il devint sédentaire et ouvrit sa petite boutique de matelassier.
À la belle saison, dès le lever du jour, on le voyait partir, attelé à sa charrette à bras. Il allait à la ville restaurer la literie chez des particuliers. Lorsque cela était possible, il s’installait dans la cour.
Il commençait toujours par le sommier : il déclouait la toile, enlevait le crin et vérifiait la fixation et le guindage des ressorts. Il rectifiait l’ensemble en pratiquant, à l’aide de cordes, une géométrie compliquée de nœuds permettant de maintenir les ressorts régulièrement écrasés.
La matinée était déjà bien avancée quand il terminait son ouvrage en clouant les cordes sur le cadre de bois. Ensuite, il fallait répartir le crin ou la ouate sur la toile qu’il avait clouée sur l’ensemble. Venait alors l’habillage final à l’aide d’un épais coutil rayé. Pour terminer son ouvrage, il fixait une toile écrue sous le sommier. Il ne ménageait pas sa peine et ne comptait les coups de marteau ni le nombre de semences employées. L’après-midi était déjà entamé quand il finissait sa tâche. Il s’asseyait alors dans un coin de la cour pour manger son casse-croûte et boire sa citronnade.
Très souvent, la journée continuait par la réfection du matelas, le travail était plus rapide que celui du matin, mais il y avait du pain sur la planche !
Il commençait par découdre le coutil et vérifier le capitonnage, le complétant si besoin. Dans sa charrette, il avait emporté la laine qu’il avait cardée pendant l’hiver. Il refermait alors le matelas et, avec son énorme aiguille, il traversait l’ensemble pour stabiliser le capitonnage. Ne restait plus qu’à effectuer une couture sur le pourtour.
L’hiver, en plus de la literie, il pratiquait la tapisserie en fabriquant quelques fauteuils.

Son union fut heureuse, les naissances se succédaient. Que des filles ! Enfin un garçon auquel il put donner le prénom de son frère aîné ! CAMILLE !
Pour nourrir ses 7 enfants, il possédait un immense jardin et vendait à l’occasion des fruits et légumes.
Dès qu’une cérémonie française avait lieu, il s’empressait de sortir son drapeau qu’il rangeait ensuite précieusement au-dessus de l’armoire de sa chambre.

Le seul loisir qu’il s’accordait, c’était la pêche. Cela contribuait également à nourrir sa famille.
Régulièrement, il rencontrait  Monsieur Mota, petit bourgeois qui affectionnait la pêche. Après de banales conversations, ils finirent par se lier. Monsieur Mota fut tenté par l’achat de légumes du jardin et prit l’habitude de s’y approvisionner. 
Par ailleurs, Monsieur Mota possédait une caravane et partait régulièrement se ressourcer dans le val dunois, au bord de la Meuse. Accompagné de son épouse, il passait la majeure partie de son temps à pêcher.
Bien sûr, il fit connaissance des pêcheurs autochtones dont l’un d’eux proposait également des légumes du jardin. Bizarre ! Il portait le même nom que Charles !
Intrigué, Monsieur Mota finit par poser des questions. Et là, il réalisa qu’il avait fait se retrouver deux frères !
Bien sûr, une rencontre fut organisée au plus vite. Ne possédant de voiture ni l’un, ni l’autre il fut prévu de se retrouver à Sedan. Que d’émotion à la descente du train ! Vingt ans de séparation venaient de se terminer ! Ne manquait que Nicolas qui reposait dans un cimetière militaire à Vitry-le-François.

Note de l’auteure
Cette nouvelle  a été inspirée  par des faits réels vécus par mon grand-oncle paternel lors de la Grande Guerre.

Le p tit meusien

Loupe4

Frignet

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