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Et c'est celle de...
Anselmet fabienne 3
Fabienne ANSELMET

LE PERE KERADEC

    23 h 19. Le feu rouge clignotant venait de s’allumer. Sa lumière vive brillait dans la nuit noire de ce dernier dimanche de février. Le même feu rouge clignotait de l’autre côté de l’unique voie ferrée, sur le tronc des platanes qui bordaient la petite route départementale.
L’hiver avait été rude cette année-là. L’air était glacial. La neige, tombée ces derniers jours, était encore là, toute proche, prête à voiler le paysage. Il n’avait pas dégelé de toute la semaine et il restait des plaques blanches dans les endroits ombragés.
La demi-barrière rouge et blanche s’abaissa dans un grincement aigu, accompagné d’un signal sonore strident, perçant le silence pesant de la nuit. La même demi-barrière en fit tout autant de l’autre côté de la route.

    Bien avant le dernier virage, plein phares allumés, la puissante voiture noire de la famille Keradec roulait à toute allure. La route était déserte à cette heure et le père Keradec ne se souciait que très peu de la nouvelle limitation de vitesse à 80 kilomètres-heure. Il n’avait qu’une hâte : rentrer chez lui.
Le week-end avait été épuisant pour toute la famille. Une sombre histoire d’héritage les avait conduits dans la maison des grands-parents, à plus de trois cents kilomètres de leur domicile. Toute la famille s’y était réunie, en urgence, les frères, les oncles, les épouses, les enfants. Chacun voulant donner son avis sur la part supposée leur revenir. Le décès du grand-père l’avant-veille avait surpris tout le monde. Lui, du haut de ses quatre-vingt-sept ans, qui labourait encore son champ assis dans son tracteur, la semaine précédente…

    « C’est une force de la nature, s’amusait à répéter le père Keradec, il nous enterrera tous ».

    Et voilà que le destin en avait décidé autrement. Un arrêt du cœur, aussi brutal qu’inattendu, l’avait emporté, laissant la ferme, les hectares de terres et les animaux livrés à eux-mêmes.
    Le grand-père vivait seul depuis de nombreuses années déjà. Il s’occupait encore avec passion de tout son entourage, ses poules, ses vaches laitières, ses champs de blé ou de colza. Il était la fierté de tout le village où chacun connaissait ses habitudes.
    C’est ainsi que l’avant-veille au soir, le vendredi précédent pour être plus précis, son plus proche voisin ne le voyant pas rentrer ses poules, ni traire ses vaches, commença à s’inquiéter. Il attendit tout de même plus tard dans la soirée, mais ne voyant toujours rien bouger, ni de lumière s’allumer dans la grande pièce principale de la ferme, il décida d’aller lui rendre visite pour s’assurer que tout allait bien.
    Il franchit le portail, traversa les quelques mètres du jardin jusqu’au bâtiment d’habitation. Une sensation étrange lui traversa le corps. Il regarda autour de lui et aperçut le seau renversé, les épluchures répandues au sol. Un peu plus loin, un seul sabot comme abandonné à la recherche de sa moitié. Tout ceci l’inquiétait. Rien n’était normal. Ce voisin qui n’était pourtant pas d’un genre peureux commença à paniquer. Il appela. Aucune réponse. Il appela de nouveau. Une fois encore, le silence pour toute réponse. Il pressa le pas. Il frappa à la porte. Toujours ce silence oppressant. Se reculant, il jeta un coup d’œil aux fenêtres. Rien ne bougeait dans la maison. La porte était fermée, mais non verrouillée. Il l’ouvrit prudemment tout en appelant encore une fois. Il connaissait la ferme pour y être venu plusieurs fois. Il n’eut donc aucun mal à trouver l’interrupteur électrique sur la droite. Une lumière pâle se diffusa à l’intérieur de la pièce. Il s’approcha de la grande table en chêne. Une serviette dépliée pendait sur un coin.  Il contourna le banc et vit par terre, une assiette cassée avec des restes de nourriture. Décidément, tout ce désordre ne ressemblait pas au grand-père.
    Mais toujours aucune trace du vieil homme. Il appela de nouveau et se dirigea vers la pièce qui servait de chambre. La porte était à demi ouverte. Il passa sa tête et aperçut ce qu’il redoutait le plus. Le corps du grand-père était là, couché sur le sol, inanimé, sans vie. Il se pencha pour vérifier son pouls, mais il était déjà trop tard. Il appela le médecin qui, par chance, habitait une rue voisine du village. Malgré l’heure tardive, celui-ci arriva quelques minutes plus tard, mais ne put que constater le décès par arrêt du cœur. Le vieil homme, usé par une vie de dur labeur, avait fini par s’éteindre.

    C’est ainsi que le voisin avait joint par téléphone le père Keradec, le seul à rester proche de son père, pour lui annoncer la mauvaise nouvelle.
Celui-ci était le cadet de cinq fils qui ne s’entendaient plus depuis des années. Ils en ignoraient d’ailleurs la raison ou ne s’en souvenaient plus. Il y avait si longtemps. Tous avaient fait leur vie de leur côté. Tous avaient déménagé dans des régions différentes, exerçaient des métiers différents. Tous s’étaient mariés et avaient fondé une famille. Non seulement la distance les séparait, mais ils étaient devenus indifférents l’un pour l’autre. Mais le père Keradec n’avait pas le choix. Il lui fallait prévenir ses frères malgré l’heure tardive. Il prit de nouveau son portable dans sa main et commença le numéro de son premier frère. Tout en écoutant la sonnerie de la numérotation, il déboutonna sa chemise et remonta ses manches. Il se sentait fiévreux. Ses enfants, dans leur chambre, étaient déjà endormis depuis longtemps. Rien ne servirait de les réveiller maintenant, ils partiraient très tôt dans la matinée. Sa femme, dans la cuisine finissait de ranger la vaisselle, mettait un peu d’ordre dans la maison, et préparait quelques affaires pour le week-end. Elle avait aussitôt compris la situation et devinait que les deux jours suivants seraient difficiles.
    Le premier numéro ne répondit pas. Il composa celui du second. Enfin on décrocha à l’autre bout de la ligne. Et le père Keradec annonça la triste nouvelle à son frère. Il fit de même pour ses autres frères. Tant pis pour celui qui n’avait pas répondu, il serait prévenu ultérieurement.       

    Des heures de route pour arriver jusqu’à la ferme, des heures de discussions le lendemain avec la famille. Des éclats de voix. Des litres de café. Des paquets de cigarettes pour certains, des verres d’alcool pour d’autres. Et les enfants intrépides qui ne comprennent pas vraiment la situation. Les conjointes respectives qui ne veulent pas se mêler de la conversation, mais qui en meurent d’envie, alors elles vont discuter à l’écart dans la cuisine. Un repas pris sur le pouce. Et encore des heures de discussions… pour n’aboutir à rien.  Tout ceci avait épuisé le père Keradec.

    Le chemin du retour, ce dimanche soir, paraissait interminable.
    Sur la banquette arrière, les trois jeunes garçons, âgés de quatre, sept, et neuf ans dormaient profondément. Leur mère, assise devant, réfléchissait à sa journée du lendemain.
    Quand le père eut franchi le virage, absorbé par ses pensées, il aperçut trop tard le feu rouge d’arrêt. Il appuya violemment sur les freins et le véhicule s’immobilisa, mais se retrouva bloqué sur la voie. À ce même instant, le TER Rennes-Lorient débouchait à pleine vitesse. Le choc fut inévitable. La voiture fut traînée sur plusieurs mètres dans une gerbe d’étincelles et de bruit de ferraille, le conducteur du train n’ayant rien pu faire pour l’éviter. Le convoi finit par s’arrêter quelques mètres plus loin. Le conducteur, choqué et légèrement blessé, appela les secours. Il descendit de sa machine et ne put que constater l’horreur. Il tremblait de  tous ses membres et grelottait.
    D’autres automobilistes arrivés sur les lieux s’étaient arrêtés eux aussi. Certains avaient également prévenu les secours. Des curieux, descendus de leur véhicule, criaient, d’autres pleuraient. D’autres encore essayaient de porter secours aux victimes.
    Très vite, on entendit au loin les sirènes. Les véhicules de secours, pompiers, SAMU, gendarmes, tous gyrophares allumés, arrivèrent sur les lieux. Le capitaine de gendarmerie fit évacuer les badauds et établir un périmètre de sécurité. Puis il essaya de recueillir les premiers témoignages. Personne n’avait rien vu de l’accident, la route était déserte. Seul, le conducteur du train pouvait raconter l’accident, mais sans l’expliquer. Dans un premier temps, il fut pris en charge pour les premiers soins.
    Sous les ordres du chef de groupe, l’équipe des secouristes s’approcha de la voiture, ou du moins ce qu’il en restait. Ils découvrirent cinq corps dans l’habitacle. En les examinant, un des enfants respirait encore avec une grande difficulté. Les parents n’avaient pas survécu, ni les deux plus jeunes. Il fallait à tout prix sauver le dernier. Mais le pauvre gamin restait coincé dans ce tas de ferraille. Ils entreprirent la désincarcération, munis de pinces, tandis que deux sauveteurs maintenaient le jeune garçon. Après de  très longues minutes d’effort, ils le sortirent du véhicule avec une très grande précaution. L’hélicoptère appelé en renfort venait d’atterrir sur le bord de la route. L’enfant grièvement blessé venait de perdre conscience. Il fut hélitreuillé vers l’hôpital le plus proche, mais, malheureusement, malgré les tentatives pour le réanimer, il succomba à ses blessures.

    Dans le silence de la nuit, une voix féminine, mais impérative s’écria :

    – Jean-Christophe !
    – Oui, maman.
    – Range tes voitures. Va te laver les mains, on passe à table dans deux minutes !
    – Oh, attends un peu, maman…
    – Ne discute pas. Dépêche-toi !
    – Oui, maman, répéta le garçon de sa petite voix résignée.

    Il débrancha le circuit de son train électrique et rangea toutes ses voitures dans son coffre à jouets.  

Anselmet

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