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par Daniel DUBOURG

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La saison des poires

Elle est là, elle est là, la saison des poires, fidèle au rendez-vous, mais en avance ! Elle précède cette année la lente chute automnale des feuilles multicolores, encore que cette fois, certaines, mortes de soif, aient prématurément atterri, complètement asséchées.

La poire se cueille sur pied, au retour des vacances. Il faut la détacher et la saisir avec délicatesse, surtout ne pas avoir l’air de… Contrairement au citron qui aime être pressé, la poire, toutes couleurs confondues, a horreur de cela. Elle développe donc sa méfiance originelle, quand elle voit un cueilleur trop impatient s’approcher à visage découvert.

Les cueilleurs avisés (et ils sont nombreux !) usent donc d’une panoplie d’artifices sophistiqués leur permettant d’avancer masqués, en concombre, par exemple. Le plus souvent, ils s’équipent de paniers discrets en forme d’assiette ou qui peuvent ressembler à un pot. Au préalable, ils parlent aux poires pour leur expliquer la façon dont elles seront consommées. Peu importe qu’elles apprécient ou non. L’essentiel étant de les prévenir, afin qu’elles ne choient pas. Elles n’ont pas le choix, quoi !

Les poires vivent en de nombreux pays, presque sous toutes les latitudes. Une fois que les cueilleurs ont bien maîtrisé l’art de les laisser mûrir en leur parlant (oui, elles sont très sensibles à la parole), pratiquer la cueillette leur est un jeu d’enfant. Et comme les poires ont une forte propension à se laisser apprivoiser, leur domestication n’en est que plus aisée. Souvent, du reste, elles choisissent leurs cueilleurs sans grande méfiance et avec un enthousiasme forçant l’admiration. Le seul problème réside dans le fait que lesdits cueilleurs cueillent à tout-va toutes les poires sans exception, car ils pensent à juste titre avoir à faire à de bonnes poires…

Ainsi, on trouve entre de nombreuses frontières, des poires meurtries, grosses, petites, vieilles, qu’il faut ramasser dans des décombres encore fumants, parce que les cueilleurs nombreux, acharnés, aux méthodes opposées, rivalisent d’ambition, de haine et d’idées folles.

Ailleurs, les poires sitôt cueillies sont calibrées et rangées pour défiler sur des bandes d’asphalte, acclamées par des milliers d’autres, d’une seule voix, leur rendant hommage à coup de petits fanions, sous l’œil satisfait et repu du Premier Cueilleur, lequel pensant « poire », sait parfaitement ce qui est nécessaire et indispensable à leur bien-être.

Tout fruit réticent au calibrage est écarté, mis à l’ombre, où souvent, pour ne pas dire toujours, il se dessèche ou pourrit. Des composts inédits dont on a autrefois et aujourd’hui encore retrouvé les traces jusque chez nous. Mais il en existe sans doute beaucoup en Asie, en Afrique.

Certains cueilleurs usent de méthodes différentes. Ils mentent à leurs poires, toujours prêtes à tout croire, parce qu’amoureuses d’histoires. Ils dressent des murs pour que les pépins des fruits ne puissent se poser en terre fertile. Ils secouent et martyrisent la terre et les mers pour qu’elles flétrissent, faute de nourriture saine, et finissent par s’éteindre. Bien sûr, ces cueilleurs sont peu intelligents, mais ils ne le savent pas. Ils ne cherchent que le profit, et cela, ils le savent. Mais rien de tout ceci ne les dérange, parce qu’ils estiment être de réels grands bienfaiteurs. Enfin, tout simplement parce que beaucoup de gens modestes ou puissants les ont choisis pour être de grands cueilleurs de poires.

Pour qu’une poire soit mûre à souhait, une bonne poire, le cueilleur doit la bichonner ; lui faire miroiter le meilleur (comme un miroir aux alouettes ?). Alors là seulement, la poire garde espoir en son cueilleur qui lui promet le Pérou. Mais au Pérou, pousse-t-il des poires ? Pourquoi pas ?

En attendant, si on la prend ouvertement pour une pomme, comment voulez-vous que la poire ait la pêche ou la banane ?

Dubourg

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