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Par Édith PROT

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Charles Albert Keller

Petit rappel pour les cinéphiles : Il y a quelques années, le film « Les rivières pourpres », avec Jean Reno et Vincent Cassel, nous plongeait dans un univers glauque au cœur d’une vallée oubliée des Alpes. Pour être plus précis, une grande partie du tournage avait eu lieu dans la vallée de la Romanche. Mathieu Kassovitz tourna plusieurs scènes dans le village de Livet, dont une dans la maison de Keller, une étonnante construction qui porte le nom de son ancien propriétaire, grand industriel du début du XXe siècle. Celui-ci n’était pourtant pas originaire de ces montagnes puisqu’il était… Meusien.

Charles Albert Keller naît à Romagne-sous-Montfaucon en 1874 et y passe sa petite enfance. Son père, percepteur, est ensuite muté à Saint-Ouen et Charles intègre l’École d’Arts et Métiers d’Angers. Après avoir travaillé un temps dans un bureau d’étude pour la Marine, il intègre le Bureau d'Ingénieurs-Conseils Électrométallurgistes, sorte de start-up avant l’heure, où il travaille à la mise au point de fours électriques industriels et dépose le brevet d’un four qui sera vendu jusqu’en Amérique.

Avec l’argent que lui rapporte son brevet, il se met à son compte et s’associe avec Henri Leleux pour créer une usine à Kerousse, dans le Morbihan. L’usine fabrique du carbure de calcium grâce à un four électrique alimenté par une chute d’eau (le carbure de calcium était au début du XXe siècle une denrée précieuse, car il servait à fabriquer le gaz acétylène, très utilisé à cette époque comme gaz d’éclairage). Charles Albert mène parallèlement des recherches pour fabriquer des produits sidérurgiques dans un four électrique. Il dépose un brevet pour la formule d’un acier au chrome qui sera utilisé dans les blindages, et réussit en 1901 à fabriquer de l’acier, innovation qu’il va présenter au Congrès de Grenoble en 1902. En visitant les environs, il découvre la vallée de la Romanche et y rachète une usine à l’abandon sur la commune de Livet. Il y installe une unité de production d’acier alimentée par une centrale hydroélectrique. En 1907 il crée un haut fourneau électrique et produit dès 1908 de la fonte synthétique à partir de déchets de ferraille et de charbon.

La Première Guerre mondiale va faire sa fortune quand les sites miniers et sidérurgiques traditionnels, qui sont situés dans les zones de guerre, seront indisponibles. Ses usines vont produire des tonnes de fonte nécessaire à la fabrication des obus. Une voie ferrée et une nouvelle centrale électrique seront construites pour permettre d’augmenter la production. À la fin de la guerre, Charles est un homme riche que l’on décore de la Légion d’honneur pour sa participation à l’effort de guerre.

Il se lance alors dans la construction de sept nouvelles centrales qui fonctionnent en réseau et vont lui donner la puissance nécessaire pour alimenter des fours géants ainsi que pour alimenter Grenoble en électricité. Bien que se voulant un patron « social » (ses ouvriers ont droit à une mutuelle, un logement et des magasins), l’homme possède un côté mégalomane indéniable. La centrale de Livet, appelée centrale des Vernes, est dotée de baies vitrées, d’escaliers à deux volées comme dans les Châteaux de la Loire, et de jardins à la française. Partout dans le village, on peut encore voir des rappels de la présence de Keller au fronton de nombreux édifices, que ce soit son nom complet, un simple « K », ou même son portrait sur les vitraux qu’il a offerts à l’église. Pour parachever l’œuvre et pouvoir surveiller son empire, il se fait construire une étonnante bâtisse en pierre et en béton reposant en partie sur des pilotis, qui va séduire Mathieu Kassovitz quand il fera les repérages pour son film. Charles Keller est également à l’origine de l’aéroport de Grenoble, de la Maison du Dauphiné à Paris et œuvre pour promouvoir l’enseignement technique et universitaire dans la région. Après son décès, en 1940, ses usines continuent à fonctionner jusque dans les années soixante, puis elles ferment, comme la plupart des entreprises installées dans la vallée de la Romanche. Les centrales électriques, par contre, continuent à fonctionner en attendant la mise en service de la future centrale souterraine de Gavet qui les remplacera en 2020. Elles seront alors toutes rasées à l’exception de la centrale de Vernes, sauvée par son étonnante architecture qui lui a permis d’être classée monument historique. Avec le pavillon Keller, en cours de réhabilitation, elle sera un des derniers témoins du passé industriel de la vallée et de la présence à Livet de ce Meusien ambitieux.

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