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L'inclassable de

Dubourg daniel 4
Daniel DUBOURG

Je ne connais que deux catégories de menteurs. Les conteurs et les arracheurs de dents, appelés, de nos jours, dentistes. Oui, sauf erreur de ma part, on dit bien « il est menteur comme un arracheur de dents ». Vous remarquerez au passage qu’il n’est question que de genre masculin, la gent féminine ne mentant jamais, sauf, très rarement, par erreur, oubli… Et chacun en est certain et convaincu. N’importe quelle dame pourrait vous le certifier. De plus, la pratique de la menterie serait essentiellement masculine et l’occasion de tisser des liens de connivence entre le menteur et son auditoire. Mensonge ? On retrouve ici le bonimenteur qui se montre si convaincant, en douceur, qu’il finit par embarquer le plus gros de son auditoire par des propos invraisemblables. On se fait mener en bateau, quoi ! Forcément, puisqu’on se fait embarquer !
Je pense avoir trouvé là un angle acceptable d’entrée en matière pour vous entretenir de contes. Ceux-ci sont classés en catégories, vous vous en doutez, dont les plus connues concernent le merveilleux, le facétieux et le fantastique, encore que les écrits figurant dans cette rubrique soient plutôt nommés « histoires ». Je ne m’étendrai pas outre mesure sur ce sujet, parce que j’ai choisi de vous entretenir de menterie, cela se subodore dès le premier paragraphe. Enfin, je l’espère.
Qu’est-ce qu’est un conte de menterie ? Le mot lui-même appelle une réponse sans équivoque. Il s’agit d’une histoire où une énorme place est faite au mensonge et à la baliverne. Le conteur dit à son auditoire une histoire dans laquelle tout est faux, contradictoire, impossible. Mais l’auditeur, pris dans celle-ci, ne cesse de s’amuser à surprendre les contradictions, les contre-vérités, les impossibilités. Et plus c’est gros, plus cela risque d’être drôle.
En langage populaire, menterie est synonyme de conte. La chanson « Compère, qu’as-tu vu ? » qui serait attribuée aux bateliers de la Meuse en est un exemple :

« J’ai vu une vache
Qui dansait sur la glace
À la Saint Jean d’été »

Le fameux « Une fourmi de 18 mètres… » de Robert Desnos, tient de la menterie. On la voit ; cette fourmi, avec un chapeau sur la tête, vous ne pensez pas ? Pourquoi pas ?
Assez causé. Et, comme l’aurait affirmé Pépin le Bref, dans une formule lapidaire :
« Les choses étant ce qu’elles sont, la parole n’est pas à la parole, mais aux actes ! »
Il est temps que je vous propose une « menterie », en toute sincérité. Vous ne me croyez pas ? Dommage…

Un brave garçon

Il était une fois un homme et une femme qui n'avaient vraiment aucun enfant, sauf un fils qui était né déjà si vieux qu'il partit en guerre à l'âge de dix-huit ans.

Comme c'était un soldat heureux et courageux, il demanda à participer à toutes les batailles. Son général l'envoya au front où il se cogna, sabre au clair de lune, sous une pluie de boulets, un beau matin d'été ensoleillé. Il courait vite. Il trébucha et se retrouva le nez dans l'herbe, sur le champ de bataille. Un boulet, égaré sans doute, lui fit perdre la tête. Le valeureux soldat, gardant son calme, se releva, la retrouva et la mit sous le bras. Il prit ses jambes à son cou et se mit à courir si vite qu'il se trouva bientôt seul face à l'ennemi !
Plus audacieux que jamais, il se rua en avant, jetant ses ultimes forces dans le combat : il ferraillait, moulinait, fendant l'air de puissants coups de son sabre et de son poignard. Mais les adversaires eurent tôt fait de lui couper les bras et l'herbe sous le pied. Se sentant soudain perdu et pris à la gorge au milieu de cette armée assez peu conviviale, somme toute, il s'enfuit ventre à terre et l'estomac dans les talons, car il n'avait rien mangé depuis la dernière fois.
Poursuivi par ses poursuivants, il eut tout juste le temps de se jeter dans une rivière toute proche qu'il traversa à la nage. À son grand étonnement, il accosta sur la berge opposée.

Tout danger était écarté. Notre homme erra longtemps, la tête pleine de souvenirs. Mais il avait beau faire, il ne se rappelait plus rien ! En chemin, il cueillit quelques pommes de pin pour se réchauffer, car c'était l'hiver. 
En chemin toujours, il rencontra d'autres soldats ennemis et muets d'admiration qui lui demandèrent d'où il venait. Et comme il venait de là -bas, il leur dit qu'il venait de là-bas. Les hommes lui avouèrent qu'ils ne connaissaient pas là-bas, car ils venaient d'ailleurs, de là-haut, précisément.
Et notre homme leur répondit aimablement qu'il ne savait pas où se situait là-haut puisqu'il venait, lui aussi, d'ailleurs, mais pas tout à fait du même endroit. Les soldats ennemis, qui avaient bien vu d'où venait notre homme ne le crurent pas et, le prenant pour un ennemi, se mirent à le poursuivre. Le pauvre, essoufflé, assoiffé et affamé, ne se sentait pas en jambes et pourtant, il ne pouvait songer à lever le pied. Les soldats le rattrapèrent et lui coupèrent celui-ci.
Dans un dernier effort, notre homme soldat parvint à fausser compagnie à ses adversaires. Il traversa un long désert et finit par grimper au sommet d'un arbre si haut qu'il pouvait apercevoir, au loin, la maison de ses parents.

Alors il se hâta de la regagner. Il y retrouva son père heureux de son retour qui lui dit qu'il n'avait jamais eu de mère et qu'il était le seul enfant de la famille.
En apprenant cette terrible nouvelle, sa sœur jumelle se mit à fondre en larmes. Mais le mouchoir avec lequel elle essuyait ses pleurs était si minuscule que les gouttes, en tombant sur le sol, creusèrent un lac vaste et profond dans lequel la demoiselle faillit se noyer !
Son père la prit alors dans les bras pour la consoler. Le soir, pour fêter ces joyeux événements, la mère mitonna un succulent repas. Tous promirent de ne plus jamais se quitter, sauf si l'un d’eux devait s'en aller un jour.
Quand il entendit cela, le jeune homme repartit, joyeux, à l'armée, emmenant sa sœur qui resta à la maison pendant que le père s'apprêtait à quitter son épouse parce qu'il détestait vivre seul.

Et voilà pourquoi ces braves gens n'eurent jamais d'enfants. Parce que le père ne s'y attendait pas et que la brave fille attendait sa mère, alors que cela était impossible !!

Dubourg

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