Janvier 2018

Par Angeline BOSMAHER

angeline-bosmaher-2.jpg

JEU DE SOCIÉTÉ

Salué unanimement en Grande- Bretagne et aux USA, ce livre a obtenu plusieurs prix en 1988

de David LODGE
(Un auteur à redécouvrir, un petit joyau à lire ou relire)

David Lodge est un écrivain britannique, issu d’une famille catholique modeste. Il suit des études tout d’abord à Londres puis à Birmingham où il a enseigné la littérature anglaise avant de se consacrer à l’écriture.
À dix-huit ans, en 1953, il rédige son premier livre : Le Diable, le Monde et la Chair. La plupart de ses récits dépeignent avec dérision la société anglaise, ses travers, ses tabous. Ses thèmes récurrents sont l’Angleterre de l’après-guerre (Nouvelles de Paradis, Hors de l’abri), le rôle de la religion catholique dans la société britannique en particulier dans ses relations avec la sexualité (Jeu de maux). Ses romans décrivent aussi avec acidité les milieux universitaires (Un tout petit monde, Changement de décor), mais il élargit également ses investigations à la sphère de l’entreprise (Jeu de société), à la télévision (Thérapie).
Depuis 1998, il est commandeur de l’Ordre de l’Empire britannique et, en France depuis 1997, chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres. David Lodge pose un regard très pertinent sur la société grâce à son écriture et son immense culture littéraire.

Dans Jeu de société, Lodge fait entrer en collision deux univers totalement différents, celui de l’Université qu’il connaît bien en tant qu’enseignant et celui de l’industrie. Le récit se situe en 1986 vers la fin des années Thatcher. Deux personnages représentatifs de ces deux "galaxies", Vic Wilcox directeur général d’une entreprise de métallurgie soumise à la concurrence dans un contexte de récession et Robyn Penrose enseignant la déconstruction littéraire à propos de la littérature féminine ainsi que l’étude sémiologique des romans industriels du XIX° siècle, vont être obligés de se confronter.
Le premier a quarante ans, marié, père de trois ados, une famille dans laquelle il ne s’épanouit pas et dont le travail représente une sorte d’échappatoire : « Il y avait des années qu’il n’éprouvait plus aucun désir spontané envers Marjorie, et maintenant il ne pouvait même plus se forcer à en avoir. Quand elle avait donné des signes de ne plus désirer de relations sexuelles, sous prétexte qu’elle en était arrivée à cette étape de sa vie, il s’était senti secrètement soulagé. La jeune fille gironde et pleine de fossettes qu’il avait épousée était maintenant devenue un petit boudin vieillissant qui se colorait les cheveux et se maquillait trop. »  La seconde, féministe, vit une relation libre avec un universitaire. Chacun vit dans son milieu comme dans un « bocal » ignorant tout de l’autre et sans aucune envie de le découvrir.
Jusqu’au jour où… Pour célébrer l’année de l’industrie, il a été décidé qu’un enseignant suivrait un stage auprès d’un cadre supérieur dans une usine, une journée par semaine. Choc contraint et cocasse de deux façons d’être, deux psychologies, deux « âmes » qui vont se découvrir, se juger. Tout d’abord rejeté comme une intruse, Robyn se métamorphose en objet de séduction et d’admiration pour Vic, le dirigeant de l’entreprise, qui mesure combien il manque de culture et d’intellect. Robyn, elle, comprend à quel point elle est une handicapée du monde tangible. À son tour, lorsque Vic devient stagiaire de Robyn à l’université, les écarts sont encore plus manifestes, presque pathétiques.
 C’est de ces personnages terriblement antagonistes, l’un immergé dans la rationalité économique et la réalité la plus pragmatique, le second évoluant parfois avec arrogance dans un monde coupé des réalités que va naître un intérêt profond pour leurs échanges, leurs confrontations, leurs faiblesses et leurs forces. Le lecteur se trouve happé par cette expérience où l’autre, l’étranger, devient un objet d’analyse, de tension, de rejet, parfois de sympathie. Il peut s’abandonner à une identification qui le propulse d’un monde à l’autre avec des obstacles à franchir, des interrogations propres à le remettre en question quitte à le bousculer pour mieux l’enrichir.

C’est sur le mode humoristique et caustique que Lodge nous fait assister aux joutes d’une société obsédée par les différences de classes, de culture, de style, de langage ou d’esprit. « Ça ne l’amusait pas du tout, en revanche, de voir que le garçon la prenait apparemment pour une secrétaire en train de se laisser baratiner et séduire par son patron. Chaque fois qu’il avait parlé d’elle pendant le repas, il avait dit : "la jeune dame" ; il fit un clin d’œil et eut un petit sourire lorsque Wilcox suggéra qu’elle prenne un autre verre et lui recommanda quelque chose de "doux et de sucré" pour le dessert. »
Pour dépeindre ces différences de classes, Lodge utilise le ressort comique, alternant l’humour et la bouffonnerie cruelle.
Malgré tout, la sensibilité se dévoile au fil de quelques pages lorsqu’au détour d’une soirée arrosée, les deux personnages se rencontrent au creux d’un lit : osmose aussi éphémère qu’illusoire, mais sorte d’espoir qui relègue à l’arrière-plan la férocité du racisme social.
Malgré l’aspect austère du thème, un vrai bonheur de lecture qui conduit à une réflexion sur le devenir de nos sociétés où les écarts de richesse sont de plus en plus indécents. Ce livre écrit en 1990 n’a rien perdu de son actualité, tant il est vrai que le libéralisme dans la mondialisation n’est pas près de réunir des univers fragmentés par un capitalisme exacerbé.

Couv2   Couv1

Bosmaher

Ajouter un commentaire
Code incorrect ! Essayez à nouveau