Janvier 2018

Le coin historien5

Par Jean-Luc QUÉMARD

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Noël de guerre

Bien que cette fête religieuse soit passée depuis quelques jours, j’ai jugé opportun de vous parler de cette dernière qui selon certains aspects, et selon des témoignages peu usités de Poilus, mérite d’être explicitée. Je vous invite à lire, si vous le désirez, ce qui suit.

Vous avez sans doute encore en mémoire pour certains d’entre vous, le film réalisé en 2005 par Christian Carion "Joyeux Noël". Ce film évoquait une fraternisation entre les Britanniques, Français et Allemands lors du 1er Noël de guerre en 1914. Cette fraternisation eu lieu à proximité d’Armentières[1] entre le Royal Welsh Fusilier et le 6e Jäger Bataillon allemand où des échanges de cigarettes, de victuailles, d’alcool, des chants furent entonnés, un match de football fut organisé, etc.

Il est vrai que l’on ne peut nier ce genre de fait vécu, mais ils furent marginaux contrairement à ce que pensent beaucoup de gens. En effet, cela ne constitue pas une généralité, loin de là, ces trêves tacites qui, pour certaines, furent agrémentées de fraternisations sont contraires aux lois de la guerre. Cependant, un combattant est un être humain avant tout, avec sa conscience, son humanité, sa générosité. Mais pour autant, doit-il en perdre le sens du devoir ?

Comment en sommes-nous arrivés à ce genre de situation ? La guerre dure depuis cinq longs mois, de part et d’autre, les combattants ont connu la misère des différents fronts, la mitraille, la mort de près, la perte d’amis, ils ont offert leurs poitrines aux mitrailleuses, connu l’hécatombe sous les bombardements, les horreurs liées à la sauvagerie des combats, etc. Et surtout, les responsables politiques et militaires leur avaient promis que la guerre serait courte et que par conséquent, ils seraient rentrés dans leurs foyers pour Noël. Hélas ! Les prévisions furent vite démenties, la guerre se prolonge bien au-delà des espérances… Aucun belligérant n’a pu prendre le pas sur l’autre pour convenir d’un armistice, il faudra encore attendre quatre années et trois Noëls.

Les fraternisations avec l’ennemi furent plus nombreuses sur le front « nord » tenu essentiellement par les Anglais, les Écossais et moins fréquents du côté de la Belgique, de la Somme et sur tout le reste du front tenu par les Français. En effet, la lassitude gagna en cette période les troupes britanniques plus que les troupes françaises. Les Tommies, harassés par ces longs mois de guerre, jugèrent finalement, au détriment de leurs autorités, que cette guerre n’était pas la leur et par conséquent, pour beaucoup d’entre eux, ils se demandaient ce qu’ils faisaient sur ce sol étranger, ami, à défendre quoi, pour qui, pourquoi ? Ce qui explique leurs sentiments et leurs attitudes peu belliqueuses en ce jour à l’égard de l’ennemi. Ce ne fut pas le cas pour les troupes franco-belges qui elles savaient pertinemment pour quelle cause, ils combattaient, en outre, ils savaient également que des horreurs avaient été prodiguées contre des civils lors des occupations de localités par les troupes allemandes. Ce qui explique le peu d’engouement pour une trêve et encore moins pour une fraternisation. Cependant, l’arbre ne cache pas la forêt, il y eut, entre autres, dans une partie du front de la somme une fraternisation entre Français et Allemands, mais cela fut très, très exceptionnel. Il s’agit des secteurs tenus par la 22e et 53e division d’infanterie et même de la 52e division d’infanterie dans le secteur de Reims. Si quelques soldats se croyant investis d’une mission de paix, lors du franchissement du « no man’s land [2]», certains en firent les frais, car les officiers ordonnaient bien souvent d’ouvrir le feu sur les soldats ennemis qui en faisaient autant. Attention de ne pas croire tout ce que l’on raconte à ce sujet, des trêves tacites, oui elles ont vraiment existé, car en ce jour de veillée ou de fête de la nativité, personne n’avait vraiment à cœur d’engager des combats, sauf quelques autorités militaires qui ne se résignaient pas à concevoir des ordres contraires au sentiment d’humanité.

Mais, qu’est-ce que l’humanité vient faire dans cette galère… ?

Certes, il y eut des sanctions surtout chez les Allemands, déplacement d’unités, c’est ainsi que le 6e Jäger bataillon ayant fraternisé à Armentières fut déplacé sur le front russe. Pour faire cesser ces fraternisations, des autorités militaires eurent recours à bombarder les « no man’s land » pour faire rentrer les soldats dans leurs tranchées respectives. Et puis, la presse relata ces faits début janvier, surtout la presse étrangère : le Daily-Mirror pour les Anglais, le New York Times pour les Américains. La presse française fut particulièrement censurée à ce sujet, peu de civils eurent vent de ces histoires de trêves et de fraternisations, il fallait conserver le moral des Français intact et patriotique.

En conclusion, ces faits très marginaux et peu connus furent rapidement oubliés, et ce, malgré une petite récidive pour le Noël 1915. On n'entendra plus parler de trêves à partir de Noël 1916. Quelques journaux de marche et opérations de régiments relatèrent ces faits, mais d’une façon plutôt laconique et peu prolixe ; il n'est pas aisé dans la coutume militaire d'inscrire des faits peu combattifs qui pourraient tomber dans le domaine de la trahison ou de la forfaiture.

 


[1] Une plaque commémore ce fait à Frélinghien (nord) sur une stèle érigée en 2008

[2] No man’s land : partie de terrain non occupée par les belligérants, située entre les tranchées amies et ennemies dont la largeur est variable. À titre d’exemple, dans le bois brûlé (saillant de Saint-Mihiel), les tranchées amies et ennemies n'étaient séparées que d’une trentaine de mètres.

Noël de guerre

Parmi les cieux limpides, étoilés,
Les astres veillent sur les pieux guerriers,
En cette merveilleuse nuit de Noël,
Où les éclairs des canons s’éteignent,
Laissant place à quelques heures sacrées,
Aux justes soldats de bonne volonté.

Ces chimériques instants de paix,
Où les anges invoquant Orphée,
Viennent dans leurs bras les consoler,
Chassant les démons de leurs entrailles,
Leur livrant une terrible bataille,
Celle qui bouleversera la mitraille.

Braves soldats des peuples déchirés,
Messagers de vos infortunés
Commanditaires irresponsables
Qui vous ont, dans cette effroyable
Guerre, poussés vers l’épouvantable,
Ce désastre incommensurable.

Certes, défendez, protégez votre terre,
Même si elle vous octroie la vile misère,

Celle qui doit vous dédier la liberté,
Celle qui doit choyer la fraternité,
Pour vous, vos familles, vos divins enfants,
Dans l’espoir d’un destin resplendissant.

Hommes de grande générosité,
Croyants ou athées, contemplez
Le firmament, si le messager,
Cheminant parmi cette nébuleuse,
Arbore cette nouvelle bienheureuse,
La venue du Sauveur immortel.

Le sang, en cette incertaine veillée,
Coulera-t-il en abondance encore ?

S’échappera-t-il de ces pauvres corps ?
Meurtris, fatigués, blessés, mourants,
Qu’espérez-vous, braves combattants,
Seulement quelques utopiques instants
De bonté, de pitié, mais surtout de Paix

(Jean-Luc QUÉMARD)

Quemard

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