Janvier 2018

Feuilleton7
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Édith PROT

La belle inconnue du parc Japiot

(9/10)

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    Louis se renversa dans son fauteuil, en nage, aussi épuisé que s’il venait de courir un marathon. Cela faisait deux bonnes heures qu’il était installé devant son ordinateur et il venait de placer un point final sur le rapport qu’il avait tapé. Il y avait consigné toutes les révélations, les interrogations et les témoignages qu’il avait recueillis, c’est du moins ce qu’il avait dit au procureur qu’il avait appelé un peu plus tôt dans la soirée. Il resta un moment immobile, les yeux mi-clos, avant de se décider à relire les feuillets qu’il venait de noircir. Cette vérification l’emplit d’une intense satisfaction. Il n’avait décidément pas perdu la main. Présentés comme il venait de le faire, les faits étaient sans appel. Marchon était cuit.

    Le vieux journaliste se leva et alla se servir un verre de vin. Cela lui arrivait rarement, mais cette soirée-là méritait d’être arrosée. Cela faisait un an qu’il attendait ce moment. Une bien longue année. Certes, Marchon ne paierait pas pour la mort de Sandrine, on ne condamne pas les responsables d’un suicide, mais il allait payer tout de même le prix fort, et qu’importe que ce soit pour un crime qu’il n’avait pas commis. Le seul regret de Louis, c’était que ce pourri ignorerait toujours qui avait fait en sorte qu’il aille finir ses jours en taule. Mais il ne pouvait pas prendre ce risque. Trop dangereux. Il ne devait lui laisser aucune échappatoire.

    Avant d’imprimer son rapport, Louis se remémora tout ce qui avait précédé, afin d’être certain de ne pas avoir laissé échapper un détail susceptible de gripper une si parfaite mécanique. Rien ne le reliait au meurtre, si ce n’est que c’était lui qui avait « découvert » le corps. Comme il s’était déplacé jusqu’au commissariat au lieu de téléphoner, le planton pourrait en témoigner lorsqu’on l’interrogerait. Marchon avait certes fait bonne figure en feignant de ne pas reconnaître la victime et les fameux escarpins, mais il avait certainement redouté que la sagacité du journaliste ne lui fasse soulever un lièvre fort gênant puisqu’il avait fait en sorte de le mettre sur la touche…
    Louis ne s’attendait pas à une telle réaction, mais comme du même coup, il avait été écarté de la liste des suspects… La seule inconnue au tableau avait été l’attitude du vendeur de chaussures lorsqu’il était retourné dans son magasin. Mais ce crétin ne l’avait pas reconnu, et si par hasard un doute tardif lui venait par la suite, il serait facile de prétendre qu’il faisait une confusion avec le jour où Louis était venu mener son enquête, ce que confirmeraient les policiers qui lui avaient succédé dans la boutique…
    Marchon avait beaucoup plus de souci à se faire pour son avenir. Les faits accumulés par Louis ne pouvaient pas manquer de troubler le procureur. Il chargerait sans doute Lorcin du dossier. Un bon policier, Lorcin, mais qui, étant toujours resté dans l’ombre de son collègue, nourrissait à son encontre une rancœur assez compréhensible.  Sûr qu’il se ferait une joie de reprendre l’enquête, surtout après avoir entendu les deux derniers témoins que Louis venait de trouver…
    Prudant eut un petit sourire en repensant à la façon dont il avait subtilement mené la conversation avec Marc, attirant sans en avoir l’air l’attention du kiné sur la participation de la jeune femme au Carnaval et sur la présence d’une berline noire à proximité de l’hôpital. Il l’avait même convaincu du caractère inquiétant de cette présence… et, cerise sur le gâteau, le kiné s’était souvenu d’une partie du numéro : « MC à la fin, comme mes initiales ! »
    Fort de ce premier succès, Louis avait à nouveau enfoncé le clou lorsqu’il avait feint la stupeur en « découvrant » le cliché sur lequel Marchon figurait aux côtés du chausseur en costume de félin… du grand art. Sa chère amie auteure ne manquerait pas de s’en souvenir, pas plus qu’elle n’oublierait de mentionner leur stupéfaction en découvrant que la femme de Marchon, qui faisait partie de son association, continuait à porter son nom de jeune fille. Lorsque les policiers auraient réussi à identifier la propriétaire de la berline noire, ce qui serait pour eux un jeu d’enfant sachant quelles étaient les deux dernières lettres de la plaque, cela ferait une nouvelle coïncidence que Marchon aurait bien du mal à expliquer, tout comme le fait que le morceau de tissu provienne du costume de matou qui lui avait été attribué.

    Cet indice avait été le plus difficile à se procurer, mais là encore, Louis  avait eu de la chance. Marchon n’avait pas tout de suite fait le rapprochement quand il l’avait vu la première fois, mais sa tentative désespérée pour récupérer ensuite la carte de l’appareil photo prouvait qu’il avait compris le danger.
Tous les éléments étaient en place. Aucune preuve directe, certes, mais il aurait été dangereux d’en fabriquer une trop jolie pour être honnête. Mieux valait un bon faisceau de présomptions. Marchon allait sans doute s’y engluer lui-même en cherchant désespérément à se tirer de ce guêpier. Une fois qu’il aurait repris l’enquête, Lorcin ne pourrait pas manquer de relever l’attitude étrange de son collègue depuis le début. Pourquoi n’avait-il pas dit qu’il connaissait la victime ? Pourquoi n’avait-il pas signalé qu’il avait déjà vu des escarpins en tout point semblables, puisqu’il en avait acheté une paire identique l’année précédente ? Pourquoi avait-il écarté un témoin-clé ? Pourquoi avait-il suivi la jeune femme avec la berline de son épouse?... Il était cuit.

    Il avait certainement compris à présent que celui qui cherchait à le piéger poursuivait une vengeance, mais comment soupçonner Louis, puisqu’il n’avait  aucun lien de parenté avec Sandrine, sa filleule ? Oserait-il faire allusion à Sandrine? Avouerait-il qu’il avait séduit et abandonné celle qui l’an passé tenait le rôle de la reine des chats chaussée d’escarpins bleu nuit ? Et que ce rôle, il l’avait fait attribuer à Victoire, sa conquête du moment, pour le prochain Carnaval ? Qu’il parle ou qu’il se taise, une chose était certaine… Il était cuit !…

    Prudant se resservit un verre qu’il dégusta avec délectation.

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