Janvier 2018

Coinphilosophe

Par Daniel DUBOURG

Daniel dubourg2

Toutes les musiques

Un matin de froid et de vent. À l’heure un peu tardive où a lieu le chassé-croisé des baguettes, des journaux sous le bras et des cornets de croissants encore chauds. On s'est levé un peu plus tard que d’ordinaire et les estomacs réclament leur petit déjeuner gourmand du dimanche.

Juste au bout de la longue rue commerçante, Lorette, engoncée dans son épais trois-quarts passé de mode, bonnet enfoncé et mains froides, observe le silencieux manège des fourmis pressées, qui vont et viennent regard rivé au sol.

Il la connaît bien, Lorette. Toujours là, sur son carton, comme sur une place de stationnement réservée. On ne la voit même plus, à force. Elle passe inaperçue pour beaucoup. Elle est discrète et calme. On la dirait presque désireuse de se faire oublier et on dirait qu’elle y parvient.

Parfois, Lorette se lève et disparaît, tirant son chariot à roulettes déglingué. On la perd de vue. Elle est la seule à savoir où elle se rend. De rares portes s’ouvrent pour une aide, une douche ou un plat chaud. Elle finit toujours par réapparaître, souriante quels que soient l’heure et le temps. Se sentirait-elle heureuse ? Tant mieux !
Lui, il n’a pas de fortune ni d’emploi à lui offrir. D’ailleurs, elle n’en voudrait peut-être pas. Souvent, il s’arrête pour une courte discussion. Ces deux-là se connaissent bien. Ils se parlent, s’écoutent. Il sait tout de la vie de Lorette. Enfin, il en sait beaucoup, car elle s’est beaucoup confiée. Ils ont parlé de choses et d’autres, parfois même ont-ils évoqué des bagatelles, des futilités. On ne peut pas avoir de grandes conversations tous les jours.

La vie de Lorette, elle a été semée de casse-gueule, d’embardée, de soumission, de démission de toutes sortes. Elle a aussi été tissée de petites douceurs, de pensées bienveillantes, de rêves inassouvis et de projets avortés. Et puis, au fil des années, le tissage a été bouffé aux mites çà et là, pour montrer de larges trous. Autant de cascades où l’on se fracasse, et se cabosse, si bien qu’à la fin, on n’a peut-être même plus le désir et la force de se relever. A-t-il fallu se battre autrefois ? Être à la bonne place et au bon moment ?

Lui, il écoute beaucoup Lorette ; et il en apprend. Un jour, elle lui a dit qu’elle avait obtenu un prix de conservatoire au piano. Sans doute vrai. Pourquoi mentirait-elle ? C’est vrai que, parfois, ses doigts secs, ridés et boudinés font comme des gammes sur le carton. Quelle histoire inconnue entre le clavier d’autrefois et le carton d’aujourd’hui ?

Lorette est souvent revenue sur des épisodes douloureux, que la mémoire édulcore ou estompe. Elle est devenue philosophe, Lorette. Et quand il la sent désireuse de parler des « choses de la vie », sans amertume, sans même la moindre pincée de désespoir, il entre dans la boulangerie toute proche et en ressort, portant quelques pâtisseries et un grand café à emporter. Et là, c’est parti !

Parfois, l’échange a tant duré qu’il s’assoit à ses côtés sur le carton, où elle lui a fait une place. Certains dimanches, il a même dit : « Hou là ! Faut que je m’en aille. Je vais être en retard ! Au revoir, Lorette, et à une autre fois ».

Et ce dimanche-là, elle lui a dit :

— J’ai pas bu ! (Elle le tutoie. La rue, c’est souvent cette insolite proximité, où l’autre ressemble le plus à chacun. Ce doit être le trottoir qui fait ça. Pas d’estrade, de podium…) Tu sais bien que je bois pas. Je vais te dire : la musique, ouais ! La musique… Pour moi, ça remonte le cœur, ça t’envole. Tu vois ce que je veux dire ? Faut écouter. La musique, c’est un chemin de l’amour. Plein de musiques, plein de chemins. Plein de chemins et plein de rencontres. Tu me suis ? Et tu vois, comme ça, sans rien dire, juste… sentir. On se marie les cœurs. T’es pas obligé de me croire, mais je suis sûre que ça peut tout changer. Les guerres, la haine, la solitude. Tout. Bien mieux qu’un bulletin de vote, des promesses et des « Nous, on va savoir faire mieux ! »

Elle a mangé ses gâteaux et bu son grand café avec un plaisir non dissimulé. Discret soupir d’aise. Sourire qui persiste et remercie. Lui, il a glissé deux pièces dans la petite boîte de plastique ouverte au vent et posée tout près d’une couverture repliée.

— Au revoir, Lorette. Et bonne journée !
— Bonne journée, philosophe ! lance-t-elle avec une étincelle rivée au regard.

Il se lève avec l’impression de sortir d’une bulle suspendue hors du temps, et qui a gonflé, ce dimanche, à l’angle de la rue. Puis il s’éloigne, se retourne et fait un signe de la main. Lorette met les siennes en porte-voix :

— Eh! Tu te souviendras ? Toutes les musiques pour la paix. Toutes !

 

Dubourg

Commentaires (5)

1. Serge beyer jeudi, 04 Janvier 2018

Put..n que c'est chouette quand la philo et la poésie se rejoignent et se donnent la main pour traîner leurs guêtres sur un trottoir le long des caniveaux de la vraie Vie !

2. Villaume Monique jeudi, 04 Janvier 2018

Je connais cette Lorette, ou c'en était une autre, mais je me demande si je ne connais pas aussi le philosophe. Merci Daniel pour ce beau texte !

3. Josette LAGNEAU jeudi, 04 Janvier 2018

Bravo Daniel, beaucoup d'émotions dans ce texte, et belle leçon d'humanité.

4. Brigitte MONCEY jeudi, 04 Janvier 2018

Quel texte merveilleux !
Merci Daniel.

5. grolleau lundi, 01 Janvier 2018

Toutes...
Merci Daniel

Ajouter un commentaire