Janvier 2018

L inconnu du mois

Par Édith PROT 

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Nicolas LEBEL

Après la déroute de 1870, des générations de conscrits se succédèrent dans les casernes et reçurent en plus de leur paquetage un nouveau fusil qui, selon leurs instructeurs, allait permettre au pays de récupérer l’Alsace et la Lorraine. Il y contribua en effet puisqu’il fut l’arme principale des Poilus de la Première Guerre mondiale et continua à être utilisé pendant les guerres coloniales et dans une moindre mesure pendant la Seconde Guerre mondiale.

Il faut reconnaître que cette arme avait sur les anciens modèles qui équipaient les  militaires d’incontestables avantages : il fonctionnait avec des cartouches, ce qui permettait de tirer beaucoup plus souvent, et ses munitions pesaient beaucoup moins lourd que les réserves de poudre noire et les balles en plomb d’autrefois. Son nom officiel : le fusil modèle 1886. Mais il ne fut jamais utilisé. On préféra appeler cette arme le « Lebel ». Pourtant Nicolas n’en fut pas le concepteur, comme ce fut le cas pour Colt, Browning ou Kalachnikov. Alors pourquoi son nom est-il associé à cette arme ?

Nicolas Lebel naît à Saint-Mihiel en 1833 et embrasse très vite la carrière militaire. Il est fait prisonnier pendant la guerre de 1870 et, une fois libéré, il se fait affecter à l’école de tir de Mourmelon, car il est passionné par les armes. Lorsque le général Boulanger devient ministre de la guerre, en 1886, il exige qu’on dote l’armée d’une arme plus moderne, s’inspirant du fusil de chasse à répétition Winchester que les Américains ont utilisé lors des guerres contre les Indiens. Il crée donc une commission chargée d’élaborer le nouveau fusil  et Nicolas Lebel y participe en tant qu’expert. Pendant que certains membres de la commission comme Gras, Clause, Bonnet  et Verdin mettent au point le fusil proprement dit dans la manufacture de Châtellerault, Lebel, lui, se penche sur la conception des cartouches. Il utilise la nouvelle poudre de Vieille et chemise les balles avec du maillechort. Le résultat donne un fusil plus léger avec une portée de 600 m alors que l’ancien fusil permettait tout juste d’atteindre 300m. Boulanger est si satisfait qu’il ordonne de confier la fabrication à trois importantes manufactures du pays, dont celle de Saint-Étienne. Pour quelle raison, parmi tous les membres de la commission, retient-on pour baptiser le fusil le nom de celui qui en a conçu les munitions, le mystère demeure encore. Lebel proteste d’ailleurs contre ce choix, assurant à qui veut l’entendre que le nouveau fusil est une œuvre collective. Mais le pli étant pris, des milliers de fantassins apprennent à démonter, remonter et entretenir avec soin leur « Lebel ».

Bien que promu colonel en 1887, Nicolas n’a pas le temps de voir sa garnison de Sedan équipée de ce fusil, les premières livraisons ne se faisant qu’à partir de 1890, après qu’il ait pris sa retraite suite à des problèmes cardiaques. Devenu inspecteur du trésor à Vitré, il y décède en 1891. Un mois avant sa mort, il apprend par la presse que sa création a reçu le baptême du feu. Malheureusement, ce n’est pas à l’occasion d’une bataille contre l’ennemi qu’on l’a utilisé, mais contre des grévistes de Fourmies. À la fin de l’article, un journaliste officiel a même jugé utile d’ajouter dans un encart cette précision enthousiaste : « Le fusil Lebel a été utilisé pour la première fois… Il ressort  (…) que la balle Lebel peut traverser trois ou quatre personnes à la suite les unes des autres et les tuer. »

Je ne suis pas sûre que ce commentaire élogieux lui ait mis du baume au cœur.
 

Prot

Commentaires (1)

1. Quémard Jean-Luc (site web) mardi, 09 Janvier 2018

Eh bien, j'avais ce sujet dans mes cartons pour le coin de l'historien. Je peux dire que tu m'as devancé. Quant à la répression des grévistes de Fourmies le 1er mai 1891 par la troupe qui fera 9 tués, nous leur devons ce jour férié du "1er mai" à ces martyrs. Je pense que beaucoup de gens ignorent ce fait, même parmi les membres des syndicats et autres donneurs de leçons de paix sociale. Ne pouvant développer plus en avant, bravo pour ton texte.

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