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Le défi littéraire de PLUME :
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On termine avec...

Lagneau patrick 1

Patrick LAGNEAU

La belle inconnue du parc Japiot

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(10/10)

Il fit un bond dans son fauteuil. Il s’était assoupi. Quelqu’un avait sonné à la porte devant laquelle le chien aboyait déjà.

- C’est bon, Youpi ! J’arrive…

Louis se leva, jeta un coup d'œil à la pendule murale et se dirigea vers le vestibule. Qui pouvait venir chez lui en ce début de soirée ? Il n’attendait personne. Par curiosité, il regarda par le judas. Il retint sa respiration puis déglutit. Ne rien laisser paraître. Il tourna le verrou et ouvrit. Le chien aboya de plus belle après le visiteur.

- C’est bon, Youpi ! C’est Jean-Luc ! Quelle surprise ! Que me vaut l’honneur de ta visite ?

Louis remarqua la pâleur de son visage. Ses traits étaient tirés.

- Ne reste pas là, viens, entre !

Il s’effaça pour laisser passer Marchon et referma la porte, sans la verrouiller. Son cerveau fonctionnait à plein régime. Mille questions l’assaillaient.

- Alors, que t’arrive-t-il ? Rien de grave, j’espère ?

L’atmosphère était lourde, pesante. La température de la pièce semblait avoir chuté. Louis réprima un frisson. Les deux hommes étaient debout, face à face. Pour dissiper le malaise qui s’installait, Louis lança la question sans savoir que ses mots allaient tout faire basculer.

- Tu as du nouveau à propos du meurtre ?

La réponse de Marchon tomba comme un couperet.

- Alors, tu sais ?
- Je… je sais quoi ? bégaya Louis, malgré lui.
Assieds-toi !

Le ton était plus las que péremptoire. Louis prit place dans un fauteuil sans quitter des yeux celui qui, il y a peu, était encore son ami. Il le regarda s’affaisser, plus que s’asseoir, dans la banquette en face de lui. Il semblait avoir pris dix ans. Après quelques secondes de silence, il lâcha une confession à laquelle Louis ne s’attendait vraiment pas. Certes, il le savait impliqué dans cette affaire, mais jamais il n’aurait pu imaginer une telle issue à son enquête.

- Je sais que tu sais.
- Je…
Laisse-moi parler ! Ne m’interromps pas ! C’est déjà assez compliqué comme ça. Tu es sans doute un bon journaliste, Louis, tu as toujours flairé les bons coups, mais là, tu as mis le nez dans un merdier que tu aurais mieux fait d’éviter. Je sais que tu sais. Je t’avais pourtant prévenu. Tu aurais dû m’écouter et rester en dehors de ça. Je n’ignore rien de ton enquête depuis le matin où tu es venu me voir au commissariat pour me faire part de ta découverte. Je sais qui tu as rencontré : le vendeur de chaussures, le kiné, l’auteure de Plume… Et les photos du carnaval que je suis allé consulter en douce sur son ordinateur, celles qu’elle t’a montrées, ont achevé de me persuader que tu étais sur le point de parler au procureur…

Marchon marqua une pause afin que Louis s’imprègne bien de ce qu’il venait de lui dire.

- Si tu es là, c’est parce que c’est toi qui l’as tuée, lâcha Louis sur un ton plus accusateur qu’il ne l’aurait voulu.

Marchon soupira.

- Victoire était ma maîtresse…
- Quoi ? Mais elle avait vingt-deux ans…
- Ah, mais cesse de m’interrompre à la fin ! Oui, vingt-deux ans ! Trente-cinq de moins que moi… Et alors ? C’est comme ça. On n’y peut rien. Ma femme soupçonnait quelque chose. Je tiens à elle. Je devais faire vite. Cela s’est passé après notre apparition costumée au salon « Plume de Printemps » à l’Hôtel des Sociétés. Alors que je reconduisais Victoire chez elle en voiture, je lui ai annoncé qu’il valait mieux cesser notre liaison. Elle était trop amoureuse de moi. Elle s’est mise à pleurer, m’a supplié de rester avec elle. Quand elle a compris que ma décision était irréversible, elle a hurlé, complètement hystérique, et a commencé à me frapper des poings. J’ai tenté de la calmer et soudain, son visage s’est fermé. Les dents serrées, elle m’a lâché : tu resteras avec moi, mon amour, sinon je dis tout à ta femme ! Là, c’est moi qui ai pété les plombs. Je l’ai giflée. Elle a encaissé sans rien dire. Elle a alors tourné la tête vers moi et dans la fureur de son regard, j’ai su que c’était cuit. C’est là que dans ma colère, je l’ai saisie au cou et…

Marchon ne put aller plus loin. La suite était écrite.

- Tu l’as étranglée, compléta Louis.

Il avait vu juste. Sans attendre confirmation, écœuré, il se dirigea vers la fenêtre, regarda en direction du parc Japiot et se remémora la découverte macabre de Youpi.

- Et tu es allé la jeter dans les buissons… C'est là que tu as accroché ton costume.. Ah, c’est sûr, tu ne pouvais pas attendre qu’elle se suicide, elle…

Il remarqua la berline noire garée en bas de chez lui. Même là, il ne s’était pas trompé. C’était donc bien lui qui l’avait agressé dans le parc. Il se retourna pour lui faire part de son mépris. Ses jambes faillirent se dérober. Il pâlit et retint son souffle. Marchon était face à lui, les bras le long du corps. Dans sa main droite, il tenait un revolver. C’est le moment que choisit Youpi pour se sauver vers le vestibule en aboyant. Quel trouillard, ce chien ! songea Louis malgré lui.

- Je suis désolé, Louis, tu aurais dû rester en dehors de ça. Je te l’avais dit. Ton enquête s’arrête ici.

Louis cogitait à cent à l’heure. Il devait gagner du temps.

- Déconne pas, Jean-Luc ! On va discuter. Je n’ai pas rencontré le procureur. On va trouver une solution…
- Désolé, il n’y en a qu’une seule…

Louis vit son bras se lever. Le revolver était braqué maintenant sur lui. Il comprit que Marchon était déterminé. Il ne sut comment il trouva le réflexe pour son âge, mais en une fraction de seconde, il plongea au sol derrière le fauteuil pour se protéger au moment où retentit le coup de feu. Sûr, Marchon allait venir vers lui. Il était cuit. Allongé sur le parquet, Louis avait posé ses mains sur l'arrière de son crâne dans un geste instinctif de survie qu’il savait inutile. Il attendit le coup de feu fatal. Une seconde. Deux secondes. Trois secondes. Rien. Il se retourna lentement, certain de voir le canon du revolver de Marchon braqué sur lui. Il devait vouloir l’abattre de face. Surprise. Personne. Il attendit encore un instant qui lui parut une éternité. Il se décida finalement à se redresser sur les genoux. Il était loin d’imaginer ce qui l’attendait en passant la tête par-dessus le dossier du fauteuil.

Le corps de Marchon était étendu sur le parquet, son revolver à deux mètres de lui. L’arrière du crâne explosé par une balle. Ça ne faisait aucun doute. Quelle était cette connerie ? On ne se suicide pas d’une balle par-derrière ! Il tourna la tête vers le vestibule. Brigitte, la femme de Marchon, était adossée au mur, toute tremblante, un revolver au bout de son bras ballant.

De ses yeux épouvantés, elle fixait le corps inerte de son mari.

*   *
*

Plus tard, Louis et son chien traversaient le parc Japiot. Après que Youpi eut fait ses besoins, Louis préféra ne pas s’éterniser dans ce lieu où avait débuté toute l’histoire. Ils rejoignirent le pont Chaussée et descendirent les escaliers vers le bord de Meuse. C’est là qu’ils feraient leur balade aujourd’hui. C’est là qu’il ferait son dernier point.
En fait, le point était-il nécessaire ? Il savait maintenant que la berline noire était conduite par Brigitte. C’est elle qui le suivait et non Jean-Luc. Elle surveillait ses propres investigations. Elle soupçonnait son mari et là, elle avait tout compris. Il était le meurtrier de sa maîtresse et il faisait tout pour ne pas être découvert. Elle l’avait même suivi jusqu’au domicile de Louis. Et avait tout anticipé. Elle savait qu'il ne lui rendait pas une visite de courtoisie. Elle avait compris que Jean-Luc se savait à deux doigts d’être confondu par son ami. Et elle avait décidé d’intervenir. Elle s’était emparée du revolver dans la boîte à gants. Son mari avait toujours insisté pour qu’elle en ait un à portée de main, en cas d’agression. Heureusement, la porte de l’appartement de Louis n’était pas verrouillée. Elle s’était glissée en douce à l’intérieur, sans bruit. Elle avait craint d’être repérée par le chien qui l’avait entendue entrouvrir la porte. En fait, elle était entrée au bon moment.

Louis observa distraitement une mouette qui planait en courbes majestueuses au-dessus de la Meuse.

La police, alertée par des voisins qui avaient entendu le coup de feu, était intervenue rapidement. Grâce au témoignage de Louis, l’inspecteur Lorcin, en charge de l’affaire, avait rapidement conclu à un acte de légitime défense.

Et les fameux escarpins… Le marchand de chaussures, de toute évidence, était un ami de Marchon. La photo prise par l’auteure de Plume alors qu’ils étaient costumés, côte à côte, en compagnie de Victoire en était la preuve.

- Tu vois, Youpi, on pourra dire qu’au carnaval vénitien de Verdun, à un moment donné, les masques tombent !

Feuilletonfin

La rubrique "Histoire à suivre" est terminée
et sera remplacée le mois prochain par :

Nouvelles 1

Et Patrick aura le plaisir et l'honneur d'inaugurer
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Alors... quelles nouvelles ?" avec :

 Un vrai mariage d'amour 

Lagneau 1

Commentaires (3)

1. Dubourg Daniel dimanche, 04 Février 2018

Jamais évident de conclure, chacun le sait. Et Patrick a fait ça en maître ! J'ignore pourquoi, mais je sentais ce dénouement depuis un bon moment. L'outre-mer, ce sera pour une autre fois...

2. Quémard Jean-Luc (site web) dimanche, 04 Février 2018

Enfin, cette histoire se termine, cependant, je ne pensais pas à cette fin ; que Jean-Luc puisse en être incriminé et mette fin à ses jours. Ayant écrit la première page, j'avais pensé à une énigme résolue de main de maître par Marchon qui, au demeurant, attendait pour la fin de sa carrière une promotion dans un département d'outre-mer, histoire d'y vivre une belle vie de retraité. Hélas, la réalité fut toute autre, il a plongé dans le vice. Allez, on ne refait pas l'histoire. Bravo à toutes et à tous.

3. Edith jeudi, 01 Février 2018

Excellent ! Voilà une fin rondement menée ! Si on met tout bout à bout, ça donne quelque chose de pas si mal, dans le fond. Mais c'est vrai que le genre feuilleton, c'est plutôt une page par jour, au pire par semaine, un mois, c'était trop. Mais ce fut une aventure sympathique !

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