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Par Daniel DUBOURG

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Les philosophes du zinc

Accoudés ou assis, ils passent du coq à l’âne, refont en cinq minutes ou en une heure un coin de monde en exposant le leur, tout en sirotant une bière, un ballon. Quand l’un d’eux entre, le patron prépare aussitôt le verre qui lui revient. La force de l’habitude. Certains tiennent salon et sont devenus des pros de la dialectique des troquets. Cela est fonction du charisme, du bagout et tient de l’art de la scène. Ils sont critiques effrénés prêchant dans le désert, lanceurs d’alertes ignorés, géniteurs spontanés d’embryons de projets lancés vers les étoiles, le temps d’une mousse, d’un pastis ou d’un café. Tout passe à la moulinette, façon revue de presse, dans un étonnant méli-mélo, de grands thèmes récurrents du quotidien et de l’éternité plus ou moins proche : la politique et la santé, les impôts et la famille, l’école et l’éducation, la santé et le pouvoir d’achat, les vacances et les lois, le foot et le chômage… Le plus souvent, chacun a un avis sur tout. Les femmes sont rares, ici. Historiquement, elles n’y ont jamais eu leur place, habituées (si l’on peut dire) à ne venir en ce lieu de débit de parole — autant que de boisson — qu’accompagnées par « leur homme ».

Les grands parleurs, les grandes gueules, ceux qui remportent tous les suffrages ou essuient les pires contestations ont pignon sur rue, se sentent parfois une âme de meneur, au point de rêver à des carrières prestigieuses présidant à la destinée d’un peuple. Pourquoi pas, après tout, puisqu’on trouve de peu reluisants spécimens de l’espèce, sombres crétins, haltère-ego, abrutis notoires et éternels incultes, en exercice de façon récurrente, sur la surface du globe.

Ce matin, à l’heure où le pastis s’apprête à jaillir du bec verseur, ça cause fort au sujet des idées, qui ne sont que ce qu’elles sont (ben oui, mon brave !). Et qu’il suffit pas d’en avoir, encore faut-il les mettre en pratique ; et que c’est au pied du mur qu’on voit le maçon, sans compter qu’il y a loin de la coupe aux lèvres…

La philo, c’est bien beau ; mais ça sert à quoi ? Quand t’as fini de penser et de te triturer le bulbe avec des trucs compliqués, t’es pas plus avancé !

Il y en a toujours un pour dire que ça vaut pas le coup de mourir pour elles ou le contraire. Et que même, faut déjà en avoir, des idées, comme s’il supposait qu’il y a des indigents. Et puis que, de toute façon, t’as beau crier les tiennes, on n’en tiendra pas compte !

Jules, qui touille son petit noir, là-bas au bout du comptoir, dit même que nos idées ne nous appartiennent pas, qu’elles ne font que nous traverser, qu’on les adopte ou qu’on les écarte, en fonction de ce qu’on est. C’est du subtil, du costaud. Ça tient la route et c’est innovant, pas de doute !

Le Maurice lui demande où il est allé chercher ça, avec une pointe d’ironie. Jules a fréquenté Lagarde et Michard dans sa jeunesse, y a rencontré Pascal et tant d’autres, mais il ne veut pas trop le dire, car il sait que la moindre allusion à un début de culture sera jugé pédante. Il la boucle et répond juste qu’il a entendu dire, et pourquoi ça pourrait pas être vrai. Grand silence. C’est à considérer. Regards enfouis dans la mousse imperturbable des demis.

Après une bonne lampée de brune, Michel ajoute une carte pour faire monter les enchères, en disant que, quand on a des idées dans la tête (comme si on pouvait éventuellement en avoir ailleurs…), on y tient parfois pour toujours, on veut plus s’en séparer, tiens ! On les « fait siennes ». C’est sorti comme ça, accompagné d’un discret rot houblonné.

Jules (encore lui !) court un vrai grand risque en ajoutant que la philo, ça peut aider à vivre, aider à réfléchir. N’en jetez plus ! la cour est pleine !

Pierrot sort de ses gonds (oh ! gentiment !) en contrant avec un propos qui se veut immédiatement réaliste et concret : tout ça va pas nourrir son homme ni remplir le porte-monnaie ! T’as qu’à voir, les révolutions, c’est toujours parce que les gens ont rien à bouffer !

André, muet jusque — là, glisse que les gens sont aussi montés sur les barricades à cause d’idées de justice, de liberté, d’égalité, ah ! Le coup, inattendu, donc pas esquivé, a frappé les esprits au menton.

André, le Breton des habitués, ajoute non sans finesse qu’il faut pas se faire des idées, mais se faire une idée de chaque chose, une opinion, quoi. Nuance de taille !

Tassé sur sa chaise, au fond de la salle, en allant vers les toilettes, et passant presque inaperçu, Roger n’écoute sans doute pas, ou alors, d’une oreille ensablée. Il ne dit rien. Il se fait sa philo en laissant son nez rougi s’abandonner au subtil parfum d’un verre de schnaps. Le quatrième. Celui qui va, ce midi encore, lui ouvrir la porte de paradis artificiels, où les considérations des plus prosaïques aux plus métaphysiques sont à la fois vaporeuses et insaisissables. Forcément.

Edmond le tenancier ne dit rien. Il est taiseux, mais souriant, affable, copain avec tout le monde sans familiarité. Sa neutralité est le seul gage d’entente cordiale et de rapport assuré, en ce lieu propice aux dérapages incontrôlés. Il se tient donc à distance de toute opinion et tait la sienne. En même temps, on le respecte comme inamovible gardien du seuil. Son regard court d’un bout à l’autre du zinc. L’homme observe les tribuns, écoute les joutes verbales, esquisse une moue ou un sourire. Et difficile de savoir quel avis s’y dissimule.

La conversation gagne soudain en légèreté. Faut dire que les idées ont plu, à défaut de plaire à tous, et que l’heure du casse-croûte va sonner…

Jules n’a pas cherché à convaincre. Il laisse faire. À chacun sa position. Il pense que vouloir persuader engendre le contraire de ce qu’on propose.

Armand répond à son pote Louis, après un léger blanc. Il l’a mijotée, sa réponse, et il la balance d’un trait et attend l’effet, l’impact à la chute.

— On fait peut-être un peu de philo ici, l’air de rien, oh ! modestement, même si on va jamais au bout.  Et si tout ce qu’on sort, des fois, ça pouvait aider à tuer la connerie dans l’œuf ?
— D’accord, réplique Lucien. Mais qu’est-ce qu’on fait, après, des coquilles ?

Tout le monde se gondole. Ça détend l’atmosphère pourtant légère ce matin. Jules, qui vient d’assécher sa petite tasse blanche en aspirant les dernières gouttes de café, la tend au percolateur et dit que c’est bien qu’on se soit parlé, qu’on ait dit des choses, même si on va jamais au bout de ses pensées. Il dit que le bistrot, c’est peut-être pas le bon endroit pour ça. Bon. Ce sont des mots simples. Faut bien qu’ils aient une place de temps en temps, à côté des géants du tiercé, du loto et du foot.

— Ça détend, fait Maurice. On se regarde moins en chiens de faïence. On n’est tout de même pas des sauvages ! Et pis, on a pas fini de se causer. Y a encore la mort, la santé. Tiens, comme ça ; c’est pas méchant, ce que je vais dire : « L’alzheimer, si tu sais l’écrire, c’est que t’es pas malade ! »
— T’as oublié le bon sens, çui qu’est le plus dur à garder, fait Raymond jamais avare d’un bon mot, d’une boutade. C’est deux fois rien de logique, pour que les choses soient un peu à leur place ».
— Ah ? fait le chœur des clients.
— Ben oui. Le château de Versailles, à dix bornes près, il était à Villepreux !

Ce genre d’évidence saute tant aux yeux de l’entendement que chacun lui rend hommage d’un hochement de tête muet. Lagarde et Michard ont regagné leurs pages jaunes. Aux abonnés absents.

*

*      *

Tristan, le fils de Louis, et Thibault, celui d’Armand, sont de vrais amis depuis la Maternelle. Ils savent tout ou presque des débats et des envolées parfois lyriques du bistrot de leur père. Le « Café de la République » a vieilli et accueille parfois quelques rares sorties d’enterrements ou un car de touristes. La terrasse rassemble au printemps le dernier carré de grognards grisonnants, chauves, paisibles et un rien arrondis, pour certains. Et le sourire, la poignée de main sont de mise.

Tristan milite pour que cette planète en héritage depuis la nuit des temps continue d’assurer notre accueil et reste notre source.  soigner. Thibault se rend utile auprès des plus démunis. La vieille boule bleue et ses occupants ont besoin d’être dorlotés. Tout ça, c’est en plus de leur travail. Mais ils disent que cela leur donne des ailes et des gens à découvrir.

Quand tous deux passent devant le bar décrépi leur revient l’écho de ces échanges d’autrefois « qui ne mangent pas de pain », ceux d’une époque pas si lointaine et qu’ils craignent révolue, d’un monde où les gens se regardent droit dans les yeux, avec des attentes et des espoirs.

 

NB : les citations en italique sont tirées des « Brèves de comptoir » de J-M. Gouriot.

Dubourg

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