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DÉCLIC

J’étais en classe de seconde. Pouvais-je imaginer que ma passion de l’écriture allait naître à cette époque ?
Une excellente professeure de français nous a appris à comprendre la structure des poèmes de Paul Verlaine, Arthur Rimbaud, Joachim du Bellay, Charles Baudelaire, Victor Hugo, Guillaume Appolinaire, Pierre de Ronsard, Paul Éluard... et j'en passe, mais c’est cette année-là que j’ai plongé dans la poésie. Une envie frénétique d’écrire comme eux, compter les pieds de chaque vers, trouver des rimes riches pour chaque quatrain, des rimes croisées, des rimes suivies, puis me lancer dans la structure de sonnets...
Tout était magique ! J’étais immergé dans la créativité. Je baignais dans les alexandrins. Je puisais au plus profond de mon esprit, surtout de mon dictionnaire, du vocabulaire littéraire qui me transcendait. Des images naissaient au fur et à mesure de mon écriture. Je prenais un plaisir immense à les traduire en tournures poétiques. Un sonnet à peine terminé sur le brouillon, je le recopiais sur un cahier spécifique et j’enchaînais sur un autre que je voulais encore plus riche, plus abouti, plus explosif. Et les poèmes se succédaient au fil des pages de mon cahier qui devenait, au fil des jours, mon trésor, mon âme sur papier.
Et puis un jour, en fin d’année, une camarade de classe assise à mes côtés en salle d’étude, intriguée par mes réflexions alternées avec mes phases d’écriture, m’a demandé ce que j’écrivais. Je lui ai alors expliqué que ma passion était la poésie, et que j’y passais tout mon temps libre. Elle m’a demandé si elle pouvait jeter un œil sur mon cahier. Comment résister à sa demande, à ses yeux bleus, à son sourire ? Et puis n’était-ce pas un honneur que cette jolie fille soit la première à lire tout ce que j’avais créé jusqu’à ce jour ?...
Je lui ai souri et tendu mon cahier. De sonnet en sonnet, je l’ai sentie emballée. De temps en temps, elle me jetait un regard stupéfait, puis, à un moment, elle m’a demandé si c’était vraiment moi qui avait écrit tout cela. Je lui ai juste répondu par un sourire, tant j’étais ému par son émotion que je ressentais.
Qu’une fille de mon âge apprécie tout ce que j’avais mis du plus profond de moi dans chaque poème, me touchait énormément. En plus, je me répète, je n’étais pas indifférent à son physique. À la fin de l’heure d’étude, elle a refermé mon cahier et l’a fait glisser vers moi sur notre bureau commun avec juste ces simples mots qui me sont allés droit au cœur : « Merci, c’est très joli ». Elle est sortie de la salle avant moi. Elle me manquait déjà. Je l’ai rattrapée dans le couloir. Je lui ai tendu mon cahier et je lui ai juste dit : « C’est pour toi. Cadeau ! ». J’ai senti le trouble dans son regard. Elle s’est approchée de moi, puis m’a embrassé sur la joue avec juste ces simples mots : « Merci. Tu es gentil ».
Avec le recul, je pense que ce cadeau devait sans doute correspondre à une approche sentimentale cachée. Il n’empêche qu’à la fin de l’année scolaire, mes parents ont déménagé dans une autre région et j'ai dû quitter ce lycée.
Je n’ai jamais revu ma camarade. Et mon cahier non plus.
Sans aucune copie de mes poèmes, puisque dès que j'en avais recopié un sur mon cahier, je jetais le brouillon à la poubelle.
J’ai poursuivi un peu mon écriture, mais là, quelque chose était cassé. J’avais moins d’inspiration. Je me suis dit que mon envie d’écrire ne devait être que la conséquence de mon cours de français. J’ai donc tourné la page, pas de mon cahier, puisqu’il s’était envolé, et j’ai poursuivi mes études en première dans mon nouveau lycée.
C’est en terminale que j’ai eu un second déclic.
À cette époque, chaque année, les élèves devaient organiser un spectacle de Noël selon les classes, et, dans la nôtre, personne n’avait d’idée particulière. Nous étions un groupe de copains à l’internat et nous cherchions ce que nous pourrions présenter. C’est là qu’un de mes camarades, qui savait que j’écrivais de temps en temps, m’a suggéré d’écrire une pièce de théâtre dans laquelle chacun aurait un rôle. Flatté par sa proposition, j’ai alors réfléchi à une idée et aux rôles que je pouvais leur attribuer. Comme j’avais cours pendant la journée, c’est pendant les trois nuits suivantes que j’ai écrit « Du cœur pour Frankie », l’histoire d’un cambrioleur qui pénètre dans un appartement en pleine nuit et se fait surprendre par le propriétaire, armé et prêt à appeler la police. Au même instant, le cambrioleur le reconnaît pour l’avoir vu dans un bar avec sa jeune maîtresse. Afin qu’il n’en parle pas à sa famille et notamment à sa femme, le propriétaire va le faire passer pour un ami. Ce pseudo-ami et la fille du propriétaire tombent amoureux et c’est ainsi que le cambrioleur va devenir son gendre. Je ne me suis pas attribué de rôle dans cette pièce. L'écriture et la mise en scène étaient suffisamment prenantes.
Elle a été interprétée devant tous les internes du lycée, l’équipe des surveillants d’internat et les conseillers d’éducation, et a rencontré un beau succès.
Après mes diplômes, je suis devenu animateur dans un CFA du Bâtiment de la Somme, où j’ai écrit une nouvelle pièce de théâtre pour mes apprentis. Deux ans plus tard, animateur d’un CFA de la Chambre des métiers des Alpes-Maritimes sous contrat d'un an renouvelable, j’ai écrit une autre pièce pour mes nouveaux apprentis et, comme entre temps, je jouais de la guitare et composais, j’ai écrit et mis en scène une comédie musicale pour et avec eux. À l'époque, on parlait beaucoup de revalorisation du travail manuel. Mon contrat d'un an n'a pas été renouvelé, car pour avoir fait monter des apprentis sur une scène de théâtre, un responsable m'a fait comprendre que j'avais confondu "revalorisation du travail manuel" et "revalorisation du travailleur manuel". Inutile de préciser qu'avec une telle philosophie, je suis parti sans aucun regret, si ce n'est celui de quitter mes apprentis.
C’est pendant la période de chômage de quelques mois qui en a découlé, que l’envie d’écrire un roman est née. Je me suis attelé à la tâche sur un nouveau cahier (il n’y avait pas d’ordinateurs à l’époque) avec une simple idée de base. Au bout d’une centaine de pages, j’ai tout abandonné : il était impératif pour moi d'avoir un travail propre, or mon cahier était plein de ratures, de corrections, d’ajouts en marge du texte. J'avais besoin d'un travail propre. Mais surtout, surtout, je n’avais pas suffisamment réfléchi en amont à la structure de mon histoire. Cet épisode restera ancré en moi pour plus tard.
La suite de ma carrière professionnelle s’est déroulée pendant trente-trois ans en Meuse, au lycée agricole de Bar-le-Duc, en tant que professeur d'éducation socioculturelle. Avec mes élèves, j’ai monté des spectacles, écrit des sketchs, mais surtout, une autre passion est née : l’écriture et le tournage de films en vidéo. J’ai donc écrit, pendant ma carrière, en collaboration avec mes élèves, soixante-cinq films que nous avons tournés et présentés pour la plupart dans différents festivals, notamment pendant vingt ans aux « Rencontres Lycéennes de Vidéo », qui se tenaient à Bagnères-de-Bigorre. Nous avons obtenu différents prix. Si je vous parle de cela, ce n’est pas pour étaler nos distinctions, mais juste vous faire comprendre que mon troisième déclic est arrivé au cours de ces années. Pour que mes élèves comprennent la création d’un film, il a bien fallu que je participe à un stage puis que je joue mon rôle de pédagogue. Leur faire comprendre qu’un scénario, c’est une structure spécifique : un synopsis, un découpage en scènes, de scènes en plans, des personnages avec un passé sur lequel il fallait réfléchir avant de les plonger dans des actions spécifiques...
C’est là que je me suis dit que si un film avait besoin d'être aussi construit, ce devait être la même chose pour un roman. Mais il y avait un frein. Je gardais en moi le souvenir des ratures, des ajouts en marge du texte, des mots rayés...
Et c’est là que j’ai eu mon quatrième déclic. Au cours des années quatre-vingt-dix, une collègue de Français m’a parlé d’un logiciel du nom de « Word » et qui permettait d’écrire des textes sur ordinateur. Une rapide formation m’a permis de maîtriser cet outil.
Que rêver de mieux pour me lancer dans l’écriture d’un roman ? J’ai appliqué la méthode de création d’un scénario de film à l’écriture de mon premier roman : un élément déclencheur, un synopsis d'une page, puis un découpage en chapitres, une liste de personnages en leur inventant un passé avant de les plonger dans l'action du roman jusqu'à la chute. J’ai commencé à taper sur mon clavier, enchaînant des lignes qui se sont transformées en un premier jet de mon livre. Sans ratures ni aucun rajout en marge du texte, j’ai joué avec le copier-coller pour obtenir un rendu final impeccable et sans fautes. Une ère nouvelle de créativité s’est ouverte à moi.
L’écriture a été une passion en seconde.
Elle est restée cachée en moi une bonne partie de ma vie.
Elle a rejailli grâce aux films en vidéo et à l’informatique. Aujourd'hui, s'en- chaînent mes romans, mes recueils de poésie, de nouvelles...
Pour mon plus grand bonheur et, j'espère, celui de mes lecteurs.
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