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Par Nicole DURAND

Petit pays
de Gaël FAYE

 
Petit pays livre

Un bref rappel historique facilitera la compréhension de ce roman, en partie autobiographique.
                                 ***

    Au XIXème siècle, les puissances coloniales se partagent les territoires africains en fonction de leurs possessions et leur présence sur le terrain. Le Ruanda-Urundi, comprenant le Rwanda et le Burundi actuels, est d’abord attribué à l’empire allemand, puis, après sa défaite, à la Belgique.
  Les missionnaires, puis les colonisateurs, distinguent, plus ou moins arbitrairement, deux principales ethnies : les Hutus, et les Tutsis, minoritaires mais plus aisés, qu’ils jugent supérieurs et sur lesquels ils s’appuient.

À l’origine, la mixité et le passage d’une communauté à l’autre restent toutefois possibles, mais la rivalité entre ces deux ethnies s’ancre peu à peu dans l’esprit de la population elle-même.
     Après avoir été séparé du Congo belge, devenu indépendant en 1960, le Ruanda-Urundi est à son tour, en 1962, divisé en deux états indépendants : le Rwanda et le Burundi.
    
120 000 rwandais, essentiellement des Tutsis, se réfugient alors dans les États voisins pour échapper à la violence accompagnant la prise graduelle du pouvoir par la communauté hutue, nettement plus nombreuse.
   
Il en résulte une guerre, commencée en 1990, opposant le gouvernement rwandais, constitué de Hutus, au Front patriotique rwandais (FPR), accusé par les autorités de vouloir imposer, par la prise du pouvoir, le retour dans leur pays des Tutsis exilés.
     
Elle entraîne, en 1994, au Rwanda, un génocide systématique de la population tutsie, au cours duquel 800 000 Tutsis et de nombreux Hutus modérés sont massacrés sauvagement.
                                                           ***
      
C’est dans ce contexte politique que se situe le roman « Petit pays ».
     
Son auteur, Gaël Faye (se prononce, symboliquement, comme le mot « faille »), est né en 1982 à Bujumbura, capitale économique du Burundi, d'un père français et d'une mère rwandaise, réfugiée au Burundi après les premières vagues de persécution menées contre les TutsisLe déclenchement de la guerre civile au Burundi en 1993, et le génocide des Tutsis au Rwanda en 1994, le contraignent, à treize ans, à fuir son pays natal pour la France.
   
Mais l'été, il y retourne et dans les montagnes, en dépit des tirs et des embuscades, cherche des animaux avec son père, pour alimenter le commerce de ce dernier, qui exporte des reptiles.
     
Sur cette période de sa vie, l’auteur a déclaré par la suite :

"Les enfants, les adolescents recherchent tous une forme de routine. Ils aiment avoir leur chambre, leurs copains, leurs habitudes. Moi, je n'avais plus rien de tout cela, sauf mon cahier. Je l'ouvrais, j'y étais, je pouvais remettre de l'ordre dans ma vie. L'écriture, c'est ce qui m'a permis de m'ancrer, de me délimiter, de mettre des parois autour de moi à un moment où j'avais l'impression d'être ballotté par la grande histoire. Car quitter un pays en guerre, vous n'imaginez pas le sentiment d'insécurité que cela provoque chez un enfant. Et ça vous suit longtemps." Ou encore : « Pendant deux ans, j'avais vécu les nerfs à vif. Une porte qui claquait, c'était un coup de feu. Le corps s'habitue. On est à cran. »

Il choisit donc, tout d’abord, la sécurité, et après des études de commerce et un master de finance, travaille pendant deux ans à Londres pour un fond d'invetissement.
    
Mais bientôt, il quitte la city pour se lancer dans une carrière artistique, d’abord en tant qu’auteur compositeur et interprète de Rap, puis en tant qu’écrivain.
     
Le 24 août 2016, les éditions Grasset publient « Petit pays » son premier roman, partiellement autobiographique.
   
Dans ce roman, le narrateur, Gabriel, surnommé Gaby, est, comme l’auteur, un jeune métis né à Bujumbura, d’un père français et d’une mère réfugiée rwandaise.
   
D’emblée, dès les premières lignes du prologue, il dénonce, avec une feinte naïveté, l’absurdité des clivages et classifications ethniques :

« Je ne sais pas vraiment comment cette histoire a commencé.
      
Papa nous avait pourtant tout expliqué, un jour, dans la camionnette.
    
— Vous voyez, au Burundi, c’est comme au Rwanda. Il y a trois groupes différents, on appelle ça les ethnies. Les Hutu sont les plus nombreux, ils sont petits, avec un gros nez (…) Et puis, il y a les Tutsi, comme votre maman. Ils sont beaucoup moins nombreux que les Hutu, ils sont grands et maigres avec des nez fins (…)
       
Alors j’ai demandé :
    
— La guerre entre les Tutsi et les Hutu, c’est parce qu’ils n’ont pas le même territoire ?
      
— Non, ça n’est pas ça, ils ont le même pays.
      
— Alors… ils n’ont pas la même langue ?
     
— Si, ils parlent la même langue.
      
— Alors, ils n’ont pas le même dieu ?
      
— Si, ils ont le même dieu.
      
— Alors… pourquoi se font-ils la guerre ?
      
— Parce qu’ils n’ont pas le même nez. »
      
(…)
    
À partir de ce jour-là, j’ai commencé à regarder le nez et la taille des gens dans la rue (…) avec ma petite sœur Ana, on essayait discrètement de deviner qui était Hutu ou Tutsi. On chuchotait :
      
— Lui avec le pantalon blanc, c’est un Hutu, il est petit avec un gros nez.
      
— Ouais, et lui, là-bas, avec le chapeau, il est immense, tout maigre avec un nez tout fin, c’est un Tutsi.
      
— Et lui, là-bas, avec la chemise rayée, c’est un Hutu.
      
— Mais non, regarde, il est grand et maigre.
      
— oui, mais il a un gros nez !
      
C’est là qu’on s’est mis à douter de cette histoire d’ethnies. »

Devenu adulte, vivant et travaillant désormais en banlieue parisienne (« RER C »), il se sent déplacé dans ce décor morose, étranger de passage à jamais déraciné « (…) L’enfance m’a laissé des marques dont je ne sais que faire. Dans les bons jours, je me dis que c’est là que je puise ma force et ma sensibilité. Quand je suis au fond de ma bouteille vide, j’y vois la cause de mon inadaptation au monde. »

Avec une profonde nostalgie, il évoque ses première années, heureuses et insouciantes, au Burundi, entre ses parents, des domestiques indigènes dévoués, attentifs et affectueux envers lui, et ses amis, pour la plupart métis comme lui, appartenant au même milieu aisé, parmi la misère ambiante. Les luxurieux paysages exotiques évoquent une sorte de jardin d’Eden, un vert paradis, où les gentils polissons de sa petite bande font les quatre cents coups.
    
Ce bonheur commence à s’effriter l’année de ses dix ans, en 1992, lorsque ses parents se querellent, puis se séparent.  

Progressivement, les fausses notes s’accumulent, perturbant la belle harmonie initiale, et des dissensions naissent au sein même de la petite bande d’amis, contaminée par l’agressivité qui divise la population.
  
Une guerre civile sanglante et impitoyable déchire sa famille et l’arrache brutalement à l’innocence de l’enfance. Gaby se voit alors happé, malgré lui, dans une spirale infernale de violence et de haine, qu’il ne partage pas, mais qui finit par le rattraper…
     
Ce livre est bouleversant par le contraste entre l’insouciance, la douceur de vivre des premières années, et la montée en puissance des menaces, la peur, puis la terreur qui s’installent peu à peu, et enfin l’horreur suscitée par des violences et des exécutions sommaires d’une insoutenable cruauté.
    
Mais au-delà, même, de l’abominable tragédie collective de la guerre civile et des massacres de masse, j’ai été émue par les drames intimes et personnels du narrateur. Ainsi, Gaby, encore jeune enfant, se sent délaissé par une mère qui, traumatisée par l’exil, a quitté le foyer familial : « Papa (…) s’est disputé avec Maman, elle a aussitôt redémarré sa moto et est partie avant même que je n’aie eu le temps de l’embrasser et lui souhaiter une bonne année. Je suis resté planté sur les marches de l’entrée pendant un long moment, persuadé qu’elle reviendrait après s’être rendu compte qu’elle m’avait oublié. »
    
Le style est tantôt simple et dépouillé, familier, pour évoquer l’ingénuité de l’enfance, tantôt populaire, voire argotique, pour reproduire les dialogues de la petite bande d’amis, tantôt lyrique pour décrire décors et états d’âme, comme dans ces extraits :
    
« (…) je profitais de cette minute avant la pluie, de ce moment de bonheur suspendu où la musique accouplait nos cœurs, comblait le vide entre nous, célébrait l’existence, l’instant, l’éternité de mes onze ans, ici, sous le ficus cathédrale de mon enfance, et je savais alors au plus profond de moi que la vie finirait par s’arranger » (…) »
    
« Bujumbura était maintenant une plantation de lumières, un champ de lucioles qui illuminait l’opacité de la plaine. A la radio, Geoffrey Oryema chantait « Makambo », sa voix était un instant de grâce, elle fondait comme un bout de sucre dans nos âmes, et ça nous apaisait de notre trop-plein de bonheur. On ne s’était jamais sentis si libres, si vivants, de la tête aux pieds, à l’unisson, reliés entre nous par les mêmes veines, irrigués du même fluide voluptueux. »

Et cette description poétique, onirique et totalement déconnectée de la réalité :
      
« (..) Des jours et des nuits qu’il neige sur Bujumbura. Te l’ai-je déjà dit ?
    
Les flocons se posent délicatement à la surface des choses, recouvrent l’infini, imprègnent le monde de leur blancheur absolue jusqu’au fond de nos cœurs d’ivoire. Il n’y a plus ni paradis ni enfer. Demain, les chiens se tairont (…) Nos fantômes en robe de mariée s’en iront dans le frimas des rues. Nous serons immortels.
      
Depuis des jours et des nuits, il neige.
      
Bujumbura est immaculée. »

L’auteur lui-même a confié, à propos de son livre : "Je n'étais pas triste en l'écrivant. Dès que j'entrais dans mon local, je retrouvais mes dix ans, dans les rues de Bujumbura. (…). L'enfance est un coffre-fort, on pourrait en extraire mille histoires sans avoir besoin de sortir de sa pièce. Ça contient tout, les odeurs, les sensations, les émotions. Tout est là."
      
Le succès immédiat de ce roman, encensé par la critique, lui a valu d’être réédité en livre de poche, d’être couronné par plusieurs récompenses, dont le Goncourt des lycéens en 2016, et adapté, au cinéma, dans un film éponyme réalisé par Eric Barbier et sorti en 2020, puis en BD, en 2024.

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