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Et c'est celle de...

Patrick LAGNEAU

Le concert à Vienne

Le grand chef d’orchestre français, Philippe Grandgirard, est fébrile dans sa loge. Non pas qu’il redoute d’affronter la centaine de musiciens de l’orchestre, car dans sa carrière, il en a dirigé plus d’un. Mais là, pour Philippe, c’est un grand évènement. Une première. Il a été choisi pour conduire l’Orchestre Philharmonique dans la salle dorée du Musikverein à Vienne, et qui plus est, le 1er janvier, pour le concert du Nouvel An.
C’est certain, le programme lui est imposé. Il sait qu’il devra notamment diriger ses musiciens sur un répertoire composé majoritairement d’œuvres de la famille Strauss, Johann, le père, et ses trois fils, Johann, Josef et Eduard.
Un orchestre d’une centaine de musiciens, c’est une chose. Le répertoire des Strauss, c’en est une autre. Mais ce qui le galvanise le plus aujourd’hui, c’est que le concert est retransmis en Eurovision et en Mondovision dans plus de cent pays pour une audience estimée à plus de cent millions de téléspectateurs.
Philippe boit en plusieurs gorgées un verre d’eau, histoire d’humidifier sa bouche et sa gorge, asséchées non pas par le trac, mais par une sorte d’appréhension compréhensible face à ce second évènement diffusé à la télévision dans le monde, après certaines compétitions sportives.

Pour être le plus possible à l’aise, il relit pour la énième fois à voix haute les vœux qu’il devra prononcer en allemand après l’introduction de la valse du « Beau Danube bleu ».

« Die Wiener Philarmoniker und ich wünschen Ihnen Prosit Neujahr »[1]
Alors qu’il s’apprête à le prononcer de mémoire, on frappe à la porte de la loge.

— Entrez !

Un des responsables de la cérémonie fait son entrée.

— Excusez-moi, Maître, l'ensemble du public est installé et les musiciens n'attendent plus que vous.

— Oui merci ! Je viens...

L’homme sort de la loge et referme la porte derrière lui.

Philippe se dirige vers le miroir, ajuste son nœud papillon en soie noire au col cassé de sa chemise, enfile sa veste de smoking, remet en place une mèche rebelle et, satisfait, quitte la loge.

Il longe un couloir aux murs recouverts de velours et parvient en coulisses où l’attendent plusieurs personnes qui le saluent d’une brève courbette, puis s’effacent pour le laisser passer.

Il prend une profonde inspiration, puis se lance dans la salle dorée sous les applaudissements du public en longeant la scène devant les musiciens qui se sont levés à son entrée.

Il parvient au centre, prend place sur l’estrade surélevée appropriée, se tourne vers le public et incline plusieurs fois la tête pour le saluer.

Bien sûr, il était venu repérer l’immense salle somptueuse et fleurie du Musikverein avant le concert, avait pu admirer Appolon et ses muses au plafond, les colonnes arborant des silhouettes féminines antiques, mais là, avec les applaudissements des quelque deux mille personnes du public en parterre ou sur les balcons, les caméras réparties dans la salle, et tous les musiciens debout derrière lui, Philippe a la sensation de vivre un rêve éveillé.

Alors que le public cesse d’applaudir, il se retourne face à son grand pupitre sur lequel est ouvert son conducteur avec la notation musicale de tous les instruments et fait signe aux musiciens de s’asseoir.

Le morceau d’ouverture est « 
Wer tanzt mit ?
[2] », une polka rapide, gaie et légère d’Eduard Strauss.
Sa baguette levée, un regard serein et complice sur l’ensemble des musiciens, un signe de la main et les premières notes s’élèvent dans la salle, pour le public aussitôt conquis.

Applaudissements nourris après la note finale.

Philippe va vivre maintenant un grand moment : le « Beau Danube bleu ». Il sait ce qui l’attend.

Après les premières mesures d’introduction, de nouveaux applaudissements montent de la salle. Philippe fait signe aux musiciens de cesser de jouer, puis de se lever.

Il se tourne alors vers le public et réclame le silence, puis lance la fameuse phrase qu’il s’est entraîné à prononcer :

— Die Wiener Philarmoniker und ich wünschen Ihnen...

Il lève ses deux mains et l’ensemble des musiciens le rejoint pour conclure par...

— Prosit Neujahr !

Nouveaux applaudissements nourris du public.

Philippe se tourne vers l’orchestre, fait signe aux musiciens de reprendre leur place.
Et là, un silence religieux s’installe.

Les spectateurs savent qu’ils vont entendre l’intégralité du morceau emblématique du concert.

Alors que par de lents mouvements de sa baguette Philippe dirige l’orchestre pour lancer pour la seconde fois l’introduction du « Danube bleu », il se décompose littéralement...

Un violoniste vient de jouer une fausse note !

Tous les musiciens cessent aussitôt de jouer et Philippe perçoit des murmures outragés dans le public. Jamais aucun musicien de l’Orchestre Philharmonique de Vienne n’a joué faux, surtout pendant le concert du Nouvel An retransmis mondialement en direct à la télévision.
En observant les violonistes, Philippe parvient sans difficulté à repérer, à sa confusion affichée et aux regards de ses collègues tournés vers lui, celui qui a osé commettre l’indicible, l’irréparable. C’est un jeune garçon qui n’en mène pas large.

En quelques minutes, ce qui n’est jamais arrivé, le public en colère quitte la salle et les musiciens la scène, en jetant à Philippe des regards outrés comme s’il était responsable.

Même les techniciens derrière leurs caméras sont partis. Philippe, en colère, sait que la retransmission est terminée. En très peu de temps, il se retrouve seul face au violoniste qui lui ressemble comme deux gouttes d’eau.

— Non, mais tu rêves ou quoi ? Un bémol, c’est quoi ?

Les images de la retransmission du concert du Nouvel An que Philippe a regardé avec ses parents il y a trois jours s’estompent dans son esprit. La partition devient nette devant lui, et un doigt insiste sur une note de la portée.

— Un bémol, ça sert à quoi ?

Philippe reprend conscience maintenant de l’endroit où il se trouve. Cours particulier avec son professeur de violon. Chez lui.

— Philippe, un bémol, ça sert à quoi ?
— Euh... à... baisser la note d’un demi-ton...

— Alors, joue-moi un si bémol et non pas un si ! D’accord ?

— Mais... il n’y a pas de bémol devant le si, M’sieur...

— Alors là, je n’y crois pas. Philippe, il y a deux bémols à la clef. On est systématiquement en « si bémol majeur ». Pas de bémol devant tous les « si » et les « mi » de la portée, d’accord ? Non, mais vraiment, tu n’es pas concentré. Allez, on arrête pour aujourd’hui. Pour la semaine prochaine, tu me travailleras ce morceau. Et n’oublie pas, il est en « si bémol majeur » !

Une fois le professeur parti, Philippe se sent décontenancé. Debout devant la fenêtre, son violon à la main, son regard se noie dans la circulation animée de la ville.
Il se revoit devant le violoniste de l’Orchestre Philharmonique comme s’il y était.

Il y était...

Il ne peut s’empêcher de penser que le concert du Nouvel An l’a fasciné.

Sûr, un jour j’irai à Vienne pour y assister !


[1] L’orchestre philharmonique et moi-même vous souhaitons une bonne année

[2] Qui vient danser avec nous ?

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Commentaires

  • Blandin

    1 Blandin Le dimanche, 31 décembre 2023

    J'ai beaucoup aimé lire votre nouvelle.
    Cordialement.
    Nicole

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