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Par Édith PROT

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Scipion-Jérôme Brigeat de Lambert

Quel beau patronyme, n’est-ce pas ? Qui fleure bon la cuirasse de centurion romain ou la redingote diplomatique… Eh bien, non ! Notre inconnu a porté certes plusieurs sortes de tenues vestimentaires, mais pas celles-là. Donc pour lui, pas de portrait en pied sur le mur d’un salon d’apparat et pas de statue de bronze au milieu d’une place publique. Par contre, si vous vous rendez sur l’île Madame, au large de Rochefort, vous découvrirez un étrange tertre fait de cailloux entassés, gigantesque cairn en forme de croix où poussent ça et là quelques pieds de bruyère. C’est là qu’il repose avec beaucoup d’autres victimes de ce qu’il faut bien appeler par son nom : un épisode honteux de la première République.

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Scipion-Jérôme Brigeat de Lambert naît à Ligny-en-Barrois en 1733 d’un père receveur des finances du duc de Lorraine. C’est à son parrain, évêque de Toul, que Scipion doit son étrange prénom et sans doute sa future orientation religieuse. Il commence ses études au collège de Ligny puis entre au Séminaire. Il revient régulièrement à Ligny jusqu’à sa nomination au poste de Vicaire général de l’évêché d’Avranches où il seconde plusieurs évêques jusqu’en 1788. Il acquiert au fil des années une réputation flatteuse. En plus d’une bonté et d’une disponibilité de tous les instants, on lui reconnait un don d’orateur et de musicien, aussi est-il récompensé de son dévouement en 1788 par son élection au titre de Grand Doyen du chapitre cathédral, titre éminemment prestigieux à cette époque. C’est en effet à lui que reviendra l’honneur d’accueillir les enfants du duc d’Orléans (dont l’aîné deviendra roi sous le nom de Louis-Philippe) lorsqu’ils viendront à Avranches.

Mais la Révolution éclate et étant ecclésiastique, Scipion se retrouve confronté à un choix crucial après le vote de la Constitution civile du clergé. Comme beaucoup d’autres, il refuse de prêter serment mais, au lieu de choisir l’exil ainsi que le font d’autres dignitaires de l’Eglise, il préfère revenir dans sa famille à Ligny-en-Barrois. Dénoncé, il est arrêté en 1793, emprisonné à Bar-le-Duc (devenue Bar-sur-Ornain) et condamné à la déportation.

Cette peine semble préférable à la guillotine, aussi croit-il avoir échappé au pire même s’il fait le voyage de Bar à Rochefort enchaîné dans une charrette, soumis aux insultes et aux crachats des passants et dormant la nuit dans un cachot de la ville étape. Il a tort.

Quand il arrive à Rochefort, il est conduit à bord d’un ancien navire négrier, le Washington. Ce navire et son jumeau, les Deux-Associés, sont censés transporter les condamnés en Guyane, mais très vite, les religieux comprennent qu’ils ne quitteront jamais l’estuaire de la Charente en raison du blocus des côtes par les Anglais.

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Après quelques semaines, ils sont plusieurs centaines de prêtres entassés sur ces navires, dans des conditions pires que celles réservées autrefois aux esclaves puisqu’il n’y a aucun intérêt, même commercial, à les garder en vie. Ainsi que le note le capitaine des Deux associés dans son livre de bord, « Ces hommes étaient rayés du livre de la République, on m'avait dit de les faire mourir sans bruit... » . Sans chauffage, dépouillés de leurs biens et de leurs vêtements de rechange, ils vivent sur le pont le jour, subissant quotidiennement les aléas de la météo, les insultes et les brimades de leurs gardiens qui détournent une grande partie de leur nourriture. La nuit on les entasse à fond de cale sans air ni lumière. Mais ce n’est hélas pas le pire. Ils vivent dans des conditions d’hygiène qui font frémir : ils n’ont pas d’eau pour se laver, sont rongés par la vermine et pataugent dans les excréments et les vomissures. Dans ces conditions, les maladies comme le scorbut, puis le typhus ne tardent pas à se propager. Craignant que les malades puisent contaminer les gardiens, on transporte les malades dans des barques amarrées le long des navires. Quand elles ne suffisent plus on réquisitionne un troisième navire, l’ Indien , pour y transférer les détenus encore valides puis on débarque les malades sur l’île Madame. Dans cet hôpital de fortune, pas de médecin pour les soigner. On demande simplement des volontaires parmi les détenus valides pour jouer le rôle d’infirmier. Scipion accepte de faire partie de ces bénévoles et se dévoue à leur chevet avec les pauvres moyens à sa disposition (quelques tisanes).

La destitution de Robespierre en juillet 1794 ne change rien à leurs conditions de détention. Scipion finit par tomber malade lui aussi et meurt en septembre 1794.

 Il faudra attendre novembre 1794 pour que la Conventions vote un décret mettant fin à cette situation mais il ne sera mis à exécution qu’en février 1795. Bien trop tard pour les 560 religieux qui auront péri là en un peu plus d’un an.

En 1891, une plaque en ardoise consacrée à la mémoire de Scipion Brigeat de Lambert fut apposée dans l'église Saint-Gervais et Saint-Protais d'Avranches, et en octobre 1995, il fut déclaré bienheureux en en même temps que trois autres prêtres décédés comme lui pendant leur captivité sur les « pontons de Rochefort »..

Pour les petits curieux qui se demandent où se trouve l’île Madame, c’est à l’embouchure de la Charente, à quelques encablures du célèbre Fort Boyard. Qui sait, le Père Fourasse est peut-être le dernier survivant des pontons ?

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