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Dubourg daniel 6   

par Daniel DUBOURG

Accueil au paradis

Nous n’étions qu’une poignée à attendre, assis dans le hall de réception. J’étais tout confus de me retrouver là, même si mon entrée ne faisait aucun doute, tant je pensais être vertueux.
Un peu plus tôt, j’avais pris le métro en évitant de monter à Denfert-Rochereau et j’avais réussi à attraper in extremis un TGV à Montparnasse.
Derrière l’hygiaphone (pandémie oblige !), ils étaient deux à gérer les arrivées pourtant peu nombreuses, car, comme vous le savez, « beaucoup d’appelés, peu d’élus ». Pour ma part, j’avais donc été élu avant qu’on m’appelle au guichet. Là officiaient Saint-Pierre et Miquelon, ce dernier semblant s’occuper a priori des élus des régions d’outre-mer aux îles paradisiaques. Quant au premier, il s’occupait de tout ce dont le second ne s’occupait pas.
U
n postulant, les bras en croix, tournait en rond, cherchant sur le sol les clefs de sa voiture. Un autre lui confia qu’il n’avait pas connu ce souci puisque, autrefois prélat, il avait eu tout loisir de se prélasser et n’avait eu aucun besoin de véhicule en raison de ses habits sacerdotaux.
« Non ! sacerdoce ! » lui avait grogné un cerbère que les saints Pierre et Miquelon avaient sur-le-champ renvoyé chez son maître, car il devenait infernal.

Comme je m’apprêtais à me masquer, un élu de Dieu me dit que cette précaution était inutile, car on allait ici à visage découvert. Non loin, un élu mongol, Gotha, croquait des olives du jardin.

J’avais emporté pour seul viatique quelques graines de pêchers d’Ostie que m’avait préparées sur une table lady Komandman, après un ultime passage à confesse. « Et un gros mot pour la fin ! », avait fait le confesseur au confessé que j’étais. Et comme j’avais poussé l’audace à oser lui dire que concupiscent et cucurbitacée étaient des mots bien plus gros, il m’avait gratifié de plusieurs prières à dire en chapelet.

Dès mon arrivée, j’avais lancé un grand bonjour à la cantonade. Un agent d’accueil m’avait alors signifié que mon salut serait éternel : « Ne soyez pas pressé ; désormais vous avez tout le temps pour et devant vous ! L’éternité, quoi ! Et ici, vous pourrez consommer des délices : du pain divin et du rompi*, comme Jésus à son époque (cf : les évangiles : il prit le vin, le pain et le rompi). Il faut savoir que ce pain délicieux est composé de douze épeautres. Vous boirez aussi du vin de Metz, du Châteauneuf du Pape. Vous pourrez goûter la saucisse de Foix, déguster du Saint-Pierre (pas celui qui est au guichet, bien sûr !), vous gaver de fromages comme le St-Nectaire, le Saint-Bal, pour les chasseurs à grosse caisse, le Saint-Ethique (très artificiel, entre nous !), le Saint-Ol (si vous voulez faire une entorse à votre régime). Et n’hésitez pas à prendre en dessert du Saint-Honoré, des pets de nonnes, des religieuses, des fruits de la passion… que des desserts légers, pas d’étouffe-chrétien. Ne cherchez pas de palettes à la diable. Mais si cela vous dit, vous en trouverez, dorée au four, deux étages plus bas. Après un tel gueuleton, vous pourrez brûler vos calories en vous promenant sur les champs Élysée où vous croiserez parfois quelques papes et sous-papes. Ah ! par le judas, vous verrez, sur la scène, un défilé permanent de saints sains. Santé ! Sachez qu’ici tout le monde est asexué. Un conseil : commencez par lâcher la grappe à votre feuille de vigne. Ici, chacun, chacune est un ange. Il faudra sans sexe vous en convaincre et vous le répéter.

Vous pourrez faire à loisir l’épître avec vos camarades. Vous croiserez parfois des prophètes déçus de n’avoir pas réussi en leur pays. À la bibliothèque, vous trouverez la Bhagavadgita, la Thora, les Testaments. Le Coran n’est pas disponible, pour l’heure : souvent en panne ! Bien sûr, il y a aussi d’autres ouvrages nettement moins captivants : Modes et Travaux, les Échos, Le chasseur sang frais, le Capital, un petit livre rouge…

Enfin, à la droguerie, vous trouverez de l’antimoine et de la poudre à récurer »

Tout me semblait trop parfait peu à peu : la multiplication des pins pour reboiser, l’eau transformée en vin, en vain ! Garder Dubourg saint ne me semblait pas tenir de l’urgence. J’eus une soudaine envie de carbonade, de jésus, de madeleines, de crème brûlée, de pain grillé, de bêtises de Cambrai, de zézettes de Sète…

Disposant encore de mon simple appareil se réduisant peu à peu à un simple attribut du sujet, je prétextai soudain une pressante envie pour m’éclipser discrètement. Pierre et Miquelon qui m’avaient longtemps suivi du regard n’étaient pas dupes. Et comme nous étions le jour de l’Ascension, j’inventai sur le champ la descension.

Ceux qui étaient éveillés et le regard tourné vers les cieux purent apercevoir ce jour-là un drôle de paroissien tomber des nues, tout habillé et sans parachute, poser les pieds sur terre. Les rares dames patronnesses versèrent quelques larmes, car elles avaient Lisieux pour pleurer !

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