Nouvelles 103-mars-1.jpg2022

Et c'est celle de...

Hannequin nelly

Nelly HANNEQUIN

 

Rêveries d'un petit monarque

Cent soixante-seize ans! Cela fait cent soixante-seize ans que je suis là, sur cette petite place qui porte mon nom. Enfin, pas tout à fait, car au début, j'étais sur le dôme qui couvrait le puits pour la pompe à incendie. Ensuite, on m'a installé dans ce carrefour d'où je n'ai plus bougé. Je suis bien entouré, chaque aigle qui m'accompagne porte le nom d'une glorieuse bataille, Marengo, Austerlitz, Wagram et Moskova. Et puis, je tiens fermement ma longue vue, qui, je dois bien l'avouer, m'a été très utile durant ces longues années. Quel bel hommage, Monsieur le Maire et le conseil municipal m'ont rendu, en mémoire de mes précédents passages dans ce petit village meusien! Hiver 1805, automne 1809, je m'en souviens comme si c'était hier, je me suis arrêté dans cette auberge pour boire et manger, mais aussi pour m'y reposer. Il y avait une fontaine, où les chevaux ont pu se désaltérer, et du foin engrangé, ils sont respectueux de la loi les Stainvillois, et bien hospitaliers. Elle n'existe plus cette auberge, je suis bien placé pour le savoir, puisque je suis juste en face, mais il y en a une autre, à la place de l'ancien relais de poste. Il y a aussi un très beau château, mais je n'y suis pas passé, le comte de Choiseul Stainville était parti pour d'autres cieux, et son successeur était absent. Je ne suis pas passé non plus à l'abbaye de Jovilliers, à l'écart du village, je ne pouvais pas me permettre de m'attarder.

Mon épouse, l'Impératrice Eugénie, qui m'accompagnait, s'est rendue dans cette église joliment décorée de statues, l'une d'entre elles porte le nom de « Notre Dame de Nantel », et dont les cloches résonnent à mes oreilles chaque jour. Elle a offert à la paroisse un chemin de croix. Après mon passage, sous le règne de Louis XVIII, trois cloches ont été fondues par deux frères nommés Viry, et par les soins du maire et du curé de la paroisse. L'une de ces cloches a été baptisée Honorine Victoire, en l'honneur de sa marraine, Honorine Camille Athénaïse Grimaldi de Monaco, épouse de René Victor, marquis de La Tour du Pin. Son parrain étant Monsieur Auguste Michel  Félicité Letellier de Souvré, marquis de Louvois, pair de France, officier supérieur du corps de sa Majesté. Un texte est gravé sur cette cloche, texte qui évoque son histoire. J'ai entendu les villageois s'en entretenir, elles font la fierté et la gloire de cette commune rurale, j'ai tendu l'oreille, cela m'intéressait beaucoup.

C'est avec fierté que me revient aussi en mémoire ce jeune soldat, nommé Laurent, il s'est très vite distingué par sa bravoure au combat à Wagram et à Waterloo, il a été nommé chevalier de la Légion d'honneur, distinction oh combien méritée! Natif du village, il était sous-officier du 8ème régiment d'artillerie sous mes ordres, sa sépulture est au cimetière du village. Dommage qu'il ne fut plus de ce monde lorsque la guerre de 1870 a été déclarée. Nous avons cruellement manqué d'hommes, les soldats, pourtant expérimentés, ont fait de leur mieux pour défendre le pays, mais quelle pagaille ! Nous étions en nombre inférieur, et nos équipements étaient moins performants que ceux des prussiens. Laissant la régence à l'impératrice Eugénie, et, bien que malade et diminué, j'ai assuré le commandement suprême, accompagné du jeune Prince impérial qui avait 14 ans, pour prendre la tête de l'armée. Les villes ont résisté aussi longtemps que possible, puis ont capitulé. Ce fut une cuisante défaite, la chute du Second Empire français ainsi que de moi-même, et la perte du territoire Alsace-Lorraine, m'ont laissé un sentiment de profonde amertume. Pour la population, c'était la misère et la désolation. Péniblement, les survivants se sont relevés, et la vie a repris son cours.

Je m'éteignis trois ans après.

Courant 1883, une rumeur a commencé à enfler. Il était question d'une jeune servante. Je ne comprenais pas tout ce qui se racontait, les gens parlaient à mots couverts, il devenait de plus en plus évident qu'il s'agissait d'une affaire grave. La demoiselle avait quitté le village pour aller chez sa sœur, mais quelle faute avait-elle bien pu commettre ? J'eus la réponse un matin, des ménagères se rendaient chez le boulanger, elles s'arrêtèrent près de moi, et j'appris que cette jeune fille avait mis au monde un bébé, qu'elle avait ensuite tué. Quel choc, quel scandale ! Les discussions allaient bon train, chacun et chacune avait sa version. La domestique fut traduite devant le tribunal et reçut une  condamnation. Le village, en état de choc, n'était pas près d'oublier cette malheureuse affaire.

Ce fut trois décennies plus tard que la première guerre mondiale a éclaté. Du haut de mon promontoire, je l'ai vécue à travers ce peuple qui se remettait à peine du précédent conflit. Tout le monde pensait que la guerre serait courte, mais des alliances se sont créées, et des pays entiers se sont dressés les uns contre les autres. Toutes les familles étaient touchées par le départ de l'un ou plusieurs de ses membres. Nombre d'entre elles n'ont pas vu revenir leurs proches. Le pays était ravagé. J'ai assisté à l'exode de certains habitants, espérant fuir l'horreur des massacres. Verdun, le nom de cette ville du département est souvent revenu dans les conversations, on parlait du courage exemplaire des hommes qui la défendaient, menés par le Général Pétain et le Général Nivelle, quels grands stratèges ! Le fort de Douaumont, les Éparges, et tant d'autres encore, c'était avec beaucoup de fierté que ces gens évoquaient les noms de ces lieux de bataille. L'Europe entière était secouée par ce désastre, puis le monde, avec l'arrivée des États-Unis. Les soldats ont vécu l'enfer au fond des tranchées, il y eut des millions de morts et de blessés, des gens mutilés dans leurs chairs et dans leur esprit. Il était question de «poilus» et de «gueules cassées», pour des soldats valeureux, revenus trop peu nombreux. Au terme de cette catastrophe, le pays de France est sorti profondément meurtri, mais vainqueur, et avait réussi à reprendre l'Alsace-lorraine. Quelle joie intense j'ai ressenti en entendant la nouvelle!! Les dégâts irréversibles, ainsi que le retour des survivants a marqué à jamais les esprits. Une formidable entraide s'est mise en place; sans se concerter, tout le monde s'est mis en œuvre pour redonner vie à cette localité durement touchée.

Bien campé sur mes pieds, mais désolé de ne pouvoir bouger, j'en ai vu des joies et des misères, des drames aussi, des scènes de fête ou de liesse.

Les deux guerres mondiales m'ont fait craindre pour mon existence, surtout la seconde. Les troupes ont fièrement défendu le village, résistant avec bravoure et ténacité contre l'avancée de l'ennemi. De terribles rumeurs circulaient, il était question de massacres, d'atrocités sur les femmes et les enfants, de déportations, de trains entiers chargés de prisonniers. Les gens se terraient au passage des convois ou des avions. Verdun, à nouveau, était sur toutes les lèvres, hélas,  la ville était tombée en 24 heures. Les Meusiens, qui avaient fui devant l'offensive allemande, lors de l'exode, étaient interdits de rentrer chez eux, dans un premier temps. Franchir la «frontière» entre la zone interdite et la zone d'occupation, pouvait être puni de lourdes sanctions. La majorité de la population était surtout occupée à trouver des moyens de subsistance, et à échapper aux bombardements. Mais ce pilonnage a presque tout détruit, et je ne sais par quel miracle j'ai été épargné, ainsi que le château et l'église. On entendait parler de travail obligatoire, mais aussi de passeurs et de résistants. Ces derniers, en œuvrant dans l'ombre, ont beaucoup aidé l'armée, et ont contribué à la victoire lors du débarquement de Normandie. Les représailles ont été terribles, en se repliant, les Allemands ont fusillé des civils, détruit, brûlé des villages entiers. Plusieurs villages lorrains, entre autres, ont été déclarés villages martyres. L'après-guerre fut marqué par de terribles bilans. Des dizaines de millions de morts, des persécutions inhumaines, notamment envers les juifs, la découverte des camps d'extermination et de la Shoah ont choqué le monde entier. Jamais je n'aurais pu imaginer que des hommes puissent commettre des actes aussi bas et ignobles. Même dans les combats les plus violents et les plus sanglants que j'ai menés, je n'ai souvenir de telles abominations.

J'ai assisté à la reconstruction de ce  village, il leur en a fallu du courage ! Tellement d'hommes manquaient à l'appel. Bien sûr, il y avait des engins motorisés pour acheminer le matériel, les outils, les machines, dont je ne connaissais pas l'usage. Mais, de mon piédestal, je les ai écoutés, observés, et j'en ai compris le fonctionnement. Les camions et les tracteurs, encore en état de marche, sont réapparus sur les routes. Ces engins faisaient  beaucoup de bruit, ils sentaient mauvais, cependant, je dois bien avouer qu'ils étaient rapides et très utiles. Quel gain de temps pour se déplacer ! Nous avions des chevaux, vifs et fiables, mais rien de comparable. Les charrettes et les carrioles ont été bien utiles, elles aussi. Tout le monde s'est mis à l'ouvrage. Il a fallu près de vingt ans pour achever la restauration des habitations.

Les blessures à peine pansées, les discussions allèrent bon train, la guerre d'Algérie faisait rage, cette annexion voulait son indépendance, et les débats étaient souvent animés. Il y avait toujours quelqu'un qui connaissait  un militaire parti se battre en Afrique du nord. Cette  absence se faisait cruellement ressentir, et ravivait des plaies qui n'avaient pas eu le temps de se refermer. Les exactions et les violents affrontements, rappelaient douloureusement un passé qui n'était pourtant pas si loin. J'entendais parler de «pieds noirs, de harkis», j'ai mis du temps à comprendre que c'était, pour les premiers, des européens installés en Algérie, et pour les suivants, des musulmans qui avaient combattu avec l'armée française. Ces gens n'avaient d'autre solution que de fuir pour ne pas être massacrés, en tout cas, pour ceux qui en ont eu le temps. Toutes ces informations causaient beaucoup d'inquiétude et suscitaient de nombreux bavardages. Le cessez-le-feu au printemps, puis la déclaration d'indépendance en été, n'ont pas suffi à empêcher de nouvelles tueries.

Un calme précaire a suivi ces troubles, les esprits étaient ébranlés par ces accumulations d'épreuves. Le pays était en plein essor, les emplois, l'économie, les productions industrielles, la démographie,  la nation renaissait de ses cendres. Puis vint mai 68, des jeunes dans la rue avec leurs revendications, suivis par les entreprises et les administrations. On déplora des morts et des blessés. Une révolution économique et sociale fut en marche. Cet élan de protestation restera le plus important bouleversement social de l'histoire de France du XXème siècle.

Il y eut beaucoup de changements à cette période, les anciens préceptes furent complètement renversés.  Les vêtements, la musique, le mode de vie et les mentalités changèrent radicalement. Une véritable révolution culturelle était en marche, et les communes rurales furent influencées au même titre que les villes. La plupart des foyers était en possession d'une télévision, d'un réfrigérateur, d'un lave-linge, et les plus chanceux avaient même le téléphone. On se déplaçait en mobylette ou en voiture. Les femmes se mirent à porter des mini-jupes et des pantalons, pire encore, des bikinis, quelle indécence !! Jamais je n'aurais pu imaginer voir cela un jour,  pas plus que je ne pouvais concevoir d'appeler ce tintamarre musique. J'entendais des jeunes filles et garçons parler de yéyés, de rock ou de variétés. Étrange transformation des mélodies, jouées par des instruments tout aussi étranges. Un véritable engouement pour des «idoles» de la chanson et du cinéma s'est emparé de cette génération. La télévision apportait également son lot de nouvelles, de France ou d'ailleurs. L'élection de Richard Nixon, nouveau président des  États-Unis, l'assassinat d'un sénateur de cette même nation, Robert Kennedy, la première greffe du cœur, à Paris, la dissolution de l'Assemblée Nationale annoncée par le Général De Gaulle, et tant d'autres encore. Parmi eux, un grand prédicateur, nommé Martin Luther King, a lâchement été abattu à Memphis. Et toutes les informations sur les manifestations en France. Au fil du temps, je me suis abreuvé de ces informations, qui, je l'avoue, me laissaient souvent perplexe. Mais ce qui m'a le plus choqué, c'est lorsque j'ai entendu ces gens exulter, car un homme nommé Neil Armstrong se préparait à marcher sur la lune. Comment était-ce possible? C'était, en tout cas pour moi, tout à fait inconcevable. L'avenir m'a prouvé le contraire. Ce bouleversement et cette période d'euphorie passés, les rues ont retrouvé une animation quotidienne, les ménagères qui vont à la boulangerie ou à la poste, les enfants à l'école ou à jouer dehors, les hommes occupés à bricoler. Je dois bien dire toutefois, que plus les années passent, plus je suis choqué de l'évolution du statut des femmes. Qu'ont-ils donc fait du code civil ? J'y avais défini sans ambiguïté le rôle des citoyennes dans la société, en l'occurrence, une soumission complète et une incapacité juridique totale de la femme mariée, entre autres. De mon poste d'observation, j'ai pu constater que cette société n'a que faire de ces lois. Les femmes sont mariées, ou ne le sont pas, elles ont des enfants avec ou sans mari, elles sont instruites, travaillent, conduisent, et le comble c'est qu'elles sont décisionnaires puisqu'elles ont obtenu le droit de vote. Fadaises!! Que savent-elles donc de tout cela !! Seuls, les hommes sont capables de discernement et sont aptes à prendre une décision censée!! Ce sont mes convictions et elles sont sans concession, mais je n'ai plus mon mot à dire, je ne suis plus que spectateur et témoin d'une évolution dont je ne comprends pas toujours le sens, ni l'intérêt. C'est le progrès, paraît-il, du moins, c'est ce qu'évoquent les habitants. Je suis choqué, soit, mais ravi de voir tous ces gens vivre en bonne harmonie.

Quand j'ai été érigé, cette commune ne comptait pas moins de 900 habitants, aujourd'hui, il y en a à peu près moitié. Les gens quittent parfois le village pour travailler ailleurs, mais il reste des fermes et des exploitations, tel est le terme utilisé à présent, avec des cultures et du bétail. A propos de bétail, gare à celui qui osera appeler son cochon Napoléon!! La loi l'interdit formellement, on ne se moque pas impunément de l'Empereur!!

Je me souviens aussi d'un lendemain de Noël, c'était il y a près d'une vingtaine d'années, le vent s'est mis à souffler si fort que j'ai eu très peur d'être renversé. Nul doute que si cela avait été le cas, je me serais brisé en mille morceaux. Il y eut une tempête mémorable, des toitures furent arrachées, des cheminées écroulées, des voitures abîmées. Des hectares de forêt ont été détruits, il y a aussi eu des pertes humaines à déplorer. Des gens tués par des arbres déracinés, ou par des chutes d'objets ou de tuiles. Il n'y avait plus d'électricité, donc plus de chauffage pour certains, plus de lumière non plus, les personnes ont perdu l'habitude d'avoir des bougies. Ils se sont très vite sentis perdus sans le confort de la modernité. Les lavandières font partie du passé, tout comme le feu à l'âtre, la lampe à huile ou le tub pour faire sa toilette. Lorsque le calme est revenu, les habitants sont sortis dans la rue, hébétés, ne réalisant pas encore ce qu'il venait de se passer. Il a fallu du temps pour évaluer l'étendue des dégâts, estimer ce qui pouvait être réparé, et débarrasser ce qui n'était pas récupérable. Un élan de solidarité s'est imposé spontanément, la mairie a fourni des bouteilles d'eau, les personnes âgées et les gens seuls ou démunis ont été visités, chacun proposant de l'aide dans la mesure de ses possibilités. Une fois de plus, les villageois ont léché leurs blessures et se sont relevés, avec courage et persévérance. À nouveau, la vie a repris son cours.

Dans la quiétude de cette vie campagnarde, je vois parfois des cavaliers et des cavalières passer. Ils sont en promenade et me font l'honneur de trotter à mes pieds, vous ne pouvez savoir à quel point cela me transporte de bonheur. J'ai toujours aimé les chevaux, j'ai su monter avant même de savoir marcher. À mon époque, c'était courant, je n'aurais jamais pu envisager de vivre sans leur compagnie, et puis, ce sont des compagnons fidèles, et de fabuleux alliés sur les champs de bataille.  

Je suis rarement seul, les enfants viennent jouer à mes pieds, les jeunes gens passent et repassent avec leur scooter, eh oui, je sais comment s'appelle cet engin, et bien d'autres, je vous l'ai dit, j'ai le temps d'apprendre. Il y a quelques années, des quads sont apparus, ces machines tout terrain, outre la griserie qu’elles procurent, se sont avérées d'une grande utilité dans les déplacements et les travaux agricoles. Les véhicules sont de plus en plus rapides et silencieux, et de moins en moins malodorants. Les enfants se déplacent en vélo, en rollers ou en gyropode, et que sais-je encore. Quel objet insolite, ce gyropode, je ne sais par quelle magie cela fonctionne, mais c'est fabuleux de voir des êtres humains se déplacer avec autant d'aisance, en équilibre sur une si petite surface. Je me suis longtemps interrogé en voyant des citoyens marcher en parlant tout seuls, me semblait-il, ou avec une main collée à l'oreille. Quel étrange comportement! En fait, il s'agit tout simplement de téléphones portables, et autres dérivés, dont je n'ai pas encore tout saisi. J'ai remarqué la même attitude chez certains conducteurs, bien que ce soit interdit par la loi. Je le sais, car ces messieurs les gendarmes prennent position près de moi, parfois, et veillent au bon respect du code de la route. Ils n'ont pas toujours la chance d'arrêter les contrevenants. Il y a eu, certaines nuits, des véhicules visités, abîmés ou cambriolés. Des maisons aussi, ils ne manquent pas d'audace, parfois même en pleine journée. Je les ai vu ces scélérats, mais je ne pouvais rien faire pour les en empêcher, et je ne pouvais pas les dénoncer non plus, sans témoin, que peuvent-ils faire ces officiers? Aux beaux jours, ou en soirée, des amoureux viennent s'asseoir sur le muret, sous mes yeux, s'enlacer puis s'embrasser, quelle inconvenance! Ce sont des choses qui se font en privé! Des familles partent en promenade, ou vaquent à leurs occupations. Des voitures et autres véhicules passent près de moi, trop vite parfois, arrivant de toutes directions, quoiqu'il y en ait beaucoup moins depuis que la nouvelle route passe au-dessus du village. En été, des personnes inconnues viennent me voir, elles me prennent en photo et se renseignent sur mon effigie. Il m'est arrivé de voir un véhicule s'arrêter, quelqu'un en descendre, puis s'emparer des fleurs que l'employé de la commune avait planté à mes pieds, quelle honte! N'y a-t-il plus de valeurs morales? Qu'attend-on pour le punir sévèrement? Certains commerces ont fermé, d'autres ont ouvert, il n'y a plus de bureau de poste, ni de médecin, les enfants des villages voisins ont intégré l'école communale. J'ai grand plaisir à entendre les bavardages de ces enfants, quand ils sont de sortie avec leur enseignante, en rang deux par deux, ils avancent, disciplinés, sur le trottoir. Le groupe du centre aéré est un peu plus bruyant mais tout aussi sage, ce sont les vacances. Tout près d'ici, il y a une boulangerie, c'est le rendez-vous incontournable de la localité. Les habitués aiment s'y rencontrer et y échanger les nouvelles du village. J'ai connu les anciens propriétaires, ce commerce, transmis de père en fils, dessert les villages environnants. Tous les ans, en automne, la fête foraine s'invite sur la place devant la mairie. C'est l'occasion pour petits et grands de s'amuser sur les manèges, ou de s'exercer au stand de tir.

Le feu d'artifice et les festivités du 13 juillet, donnent aux Stainvillois l'occasion de se rassembler. Cette commémoration de la prise de la Bastille a été entachée, récemment, par la découverte de dégradations sur ma propre personne. Qu'ai-je donc fait pour mériter une telle infamie? Ah les misérables!! Cette histoire lamentable, et condamnable, ne reflète pas l'opinion que j'ai de cette population. Il y a si longtemps que je suis là, que j'ai appris à les connaître.

 Tout ce petit monde évolue dans un creux de la vallée de la Saulx, rivière enchâssée dans un écrin de verdure, sinuant au milieu d'un paysage bucolique. Dans ce petit village meusien où j'ai fait halte après avoir combattu à Austerlitz et à Wagram, rares sont les personnes qui me prêtent attention, petit Empereur sur son haut perchoir. Mais moi, je suis attentif à ce qui m'entoure, alors j'en sais des choses et des petits secrets sur ce village et ses habitants.

Chaque aigle à mes côtés a les ailes déployées, comme s'ils étaient sur le point de s'envoler, mais nous n'avons pas envie de partir, eux et moi, bien au contraire, je nourris l'espoir de rester encore longtemps en  Lorraine, pour partager la vie de ces villageois bien sympathiques, et veiller sur eux.

Mais, chut ! Ne leur dites pas, ils croient que je ne suis qu'une statue de fonte, froide et sans âme.

 

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