Nouvelles 106-juin-1.jpg2021

Et c'est celle de...

Thomas robert 2

Robert THOMAS

 

La résurrection

Robert Marchal était furieux. Il venait à nouveau de consulter son compte courant et le solde n’avait pas bougé. Aucun mouvement au crédit alors que sa pension n’avait toujours pas été versée, et ceci pour le deuxième mois consécutif. Jusqu’à tout récemment le montant de sa petite retraite, soit très précisément la somme de mille cent trois euros et trente-deux cents tombait avec une précision irréprochable. Or, le 4 du mois étant passé, voilà qu’à nouveau rien n’avait été versé. Lui et son épouse avaient déjà dû vivre au cours des trente jours passés grâce à de maigres économies qui avaient quasiment fondu en totalité puisque le paiement du loyer et les charges diverses n’attendaient pas avant d’être prélevés, et il fallait bien quand même se nourrir. Aussi Antoinette avait-elle tenu les cordons de la bourse encore plus serrés et le couple n’avait dépensé pour l’alimentation que le strict nécessaire. Il ne pouvait être envisagé de passer un nouveau mois dans de telles conditions. La pauvre femme souffrait davantage de voir son mari s’emporter de cette façon, car la santé de ce dernier n’était pas compatible avec des émotions trop fortes et elle craignait donc bien plus pour lui que pour la situation d’un compte qui refusait d’être approvisionné. Cependant, il ne pouvait plus être question d’attendre patiemment jour après jour, car cette fois-ci, les virements automatiques seraient rejetés et cela pouvait sous-entendre des ennuis à répétition tant de la part du bailleur que pour les abonnements de l’électricité, du téléphone, d’internet, des assurances, sans compter les agios d’un compte qui allait vite virer dans le rouge. Un peu naïvement, Robert avait attendu jusqu’alors en imaginant une panne informatique à la CARSAT, mais il fallait bien se rendre à l’évidence, de tels incidents techniques ne durent pas aussi longtemps, les allocataires sont avisés et puis, aucun des amis de notre homme n’avait signalé se trouver dans le même cas. Oui, il fallait agir avant que le découvert prenne des proportions significatives d’autant que les époux Marchal s’étaient toujours, au cours de leur vie et jusqu’à présent, montrés irréprochables dans la gestion de leur budget familial, qu’ils ne s’étaient jamais endettés et qu’ils mettaient systématiquement un point d’honneur à honorer leurs charges dans les délais impartis. Antoinette s’approcha donc de son homme qui demeurait encore sous le coup de la colère et catastrophé à l’idée des soucis qui lui paraissaient prévisibles, et elle parvint progressivement à le calmer, le décidant finalement à appeler la caisse de retraite.
 

*****
 

Il fallut de nombreuses tentatives pour que Robert puisse enfin obtenir un interlocuteur, ce qui n’arrangea rien à son niveau d’énervement. Cependant, dès qu’une voix se fit enfin entendre, il tenta de contenir au mieux son émotion et prit en main le papier qu’il avait préparé et où il avait porté quelques indications. Antoinette se tenait à ses côtés et elle lui avait fait activer le haut-parleur du téléphone. De cette façon, elle put suivre la conversation qu’on peut rapporter de la façon suivante :

— Bonjour, la CARSAT, Élodie à votre écoute. Que puis-je faire pour vous ?
— Bonjour, Madame, ici, c’est Monsieur Marchal, Robert Marchal de Belrupt dans la Meuse.
— Pouvez-vous me donner votre numéro d’affiliation à la Sécurité sociale s’il vous plaît, Monsieur Marchal ?
— Oui, bien sûr, je l’ai noté sur mon papier. Alors c’est le 1.53, attendez, je mets mes lunettes, le 1.53.12.55.545.872 et la clef 13.
— Un petit moment, Monsieur Marchal, je consulte nos fichiers, ce ne sera pas long… Ah voilà, mais je ne comprends pas Monsieur, êtes-vous bien Monsieur Marchal ?
— Pour sûr Madame, et je m’appelle ainsi depuis le jour de ma naissance !
— Je veux bien vous croire Monsieur, mais vous savez, nous sommes hélas habitués périodiquement à certains appels, on va dire … parfois un peu fantaisistes, et là, j’ai quelques doutes …
— Mais Madame, puisque je vous dis que je suis Monsieur Robert MARCHAL !
— Pouvez-vous me donner quelques précisions Monsieur, et je vais pouvoir effectuer des vérifications. Quelle est votre date de naissance ?
— Le trente décembre mille neuf cent cinquante-trois. C’était un mercredi !
— Et vous êtes né où ?
— À Verdun, dans la Meuse, 55100 !
— Si c’est une plaisanterie Monsieur, mieux vaut en rester là, car j’ai d’autres appels en attente …
— Mais Madame, il n’y a rien de plus sérieux, et vous ne m’avez même pas encore demandé pourquoi je vous appelle !
— Je vous écoute Monsieur !
— Voyez-vous, début février, je n’ai pas reçu sur mon compte le montant de ma retraite et voilà qu’en mars, j’ai attendu la date de versement habituel avant de vérifier, et c’est la même chose ! J’avais d’abord cru à un souci informatique chez vous, mais là, ce n’est plus possible. Que se passe-t-il et pourquoi je ne perçois pas ce qui m’est dû ?
— Eh bien Monsieur, je ne peux que m’en tenir à ce que j’ai sous les yeux à l’écran. Monsieur Robert MARCHAL au numéro d’affiliation que vous m’avez indiqué est décédé le 25 janvier 2017 ! Il est donc normal qu’il ne perçoive plus le montant de sa retraite.

Robert et Antoinette n’en croyaient pas leurs oreilles et se regardèrent avec effarement. Le coup était dur à encaisser bien qu’il ne pût s’agir que d’une méprise aux yeux du couple. Le choc était un peu sec, mais bien que tétanisé, Monsieur Marchal, présumé décédé, reprit la parole en faisant tout pour surmonter l’oppression dont il était l’objet :

— Mais Madame, comprenez-moi donc un peu. Je suis vivant et bien vivant. Avez-vous déjà entendu un mort parler au téléphone ? Ce serait inédit ! Moi, je vous affirme que je ne suis pas mort et que si vous avez organisé mes obsèques dans l’intimité de votre administration, il va falloir me ressusciter !

Alors, la voix de l’interlocutrice se fit un peu plus agacée et Robert MARCHAL s’entendit dire :

— Écoutez Monsieur, je suis désolée, mais il nous faut une preuve, oui une preuve de vie, c’est la seule solution !

Robert et Antoinette levèrent alors les yeux vers le ciel et notre retraité reprit :

— Une preuve de vie ? N’est-ce pas assez de m’entendre m’adresser à vous ? Vous m’imposez plutôt une épreuve, car voilà que vous me conviez désormais à ma propre succession ! Et comment je dois vous l’apporter cette preuve ? Voulez-vous que je vienne me présenter à vos services avec tous mes documents officiels ? Mais comment est-ce possible qu’on en soit arrivé là ?
— Je ne vois qu’une possibilité Monsieur ! À moins que vous soyez un plaisantin qui pousse le jeu jusqu’au bout, ce qui est d’ailleurs répréhensible par la loi, je me permets de vous le signaler, je ne vois qu’une possibilité qui serait alors un cafouillage de la part de nos services. Des MARCHAL, il y en a beaucoup et une erreur d’homonymie est toujours possible. Cela se produit parfois, mais c’est à vous d’effectuer les démarches pour prouver que vous êtes bien en vie.
— Mais en attendant, sans argent viré sur mon compte, comment vais-je pouvoir payer mon loyer et tout le reste ?
— S’il s’agit d’une erreur, nous régulariserons votre situation bien sûr et il vous sera très probablement facile de négocier avec votre banque jusqu’à ce que votre dossier soit définitivement traité. Et donc, plus vite vous engagerez les démarches, plus vite nous pourrons agir.
— De quelles démarches parlez-vous s’il vous plait ?
— Eh bien, il vous suffit d’aller en mairie, celle de votre lieu de domicile, et de vous faire établir une attestation de vie, signée par le maire de votre commune. Vous nous l’adressez aussitôt et nous agirons en conséquence. Cela ne devrait pas prendre trop de temps et nous aurons plaisir alors, si cela vous est dû, à vous payer bien évidemment tous les arriérés. Voilà Monsieur, je suis désolée, mais je ne peux pas vous dire mieux.

La conversation s’arrêta donc à ce stade et le couple, après que Robert MARCHAL eut raccroché, resta silencieux un long moment, puis Antoinette pesta :

— C’est quand même épouvantable qu’on t’intime cet ordre ! C’est pire qu’une infamie ! Leur donner une preuve de vie !
 

*****
 

La pilule était amère, mais Robert MARCHAL ne tarda pas à se rendre à la mairie où le premier magistrat de la commune le reçut avec courtoisie. Mais il ne put retenir un fou rire lorsque le malheureux retraité acheva son histoire.

— Ah, mon pauvre Robert, ce n’est pas la première fois que j’entends ce genre d’anecdote, mais j’étais loin de me douter que je devrais un jour établir une attestation de vie pour quelqu’un déclaré mort.

L’attestation fut bien entendu rédigée et signée avec toute la célérité qui convenait dans une telle circonstance et le défunt qui commençait à ne plus l’être s’empressa d’envoyer aussitôt le document à l’administration concernée. Puis il prit rendez-vous avec le conseiller qui était chargé du suivi de son compte bancaire. Il exposa alors son cas pour devancer les conséquences qui allaient en résulter. Il demanda préalablement l’exonération des agios qui ne manqueraient pas d’être mis à sa charge, promettant de fournir, le moment venu, les documents nécessaires pour justifier cette requête de bienveillance.

En attendant que le dossier soit traité et qu’une décision soit prise au niveau de la caisse de retraite, le couple ne fut pas trop en peine sur le plan financier, car quelques parents et amis leur proposèrent spontanément de les dépanner. Les propositions affluèrent au point qu’il fallut même les stopper, mais ce fut là une marque de solidarité qui émut les MARCHAL au plus haut point. Il faut dire que l’anecdote s’était propagée comme un virus, notre homme l’ayant lui-même abondamment relayée auprès de toutes ses connaissances et il ne s’étonna pas, prenant finalement parfois la chose avec dérision, de s’entendre régulièrement appelé « Robert le mort-vivant ». Néanmoins, dès qu’il se retrouvait seul auprès de son épouse, son comportement passait par des phases de quasi-dépression, car finalement, même si administrativement on allait le rétablir dans son statut de vivant, la situation lui avait fait envisager la mort de près et le traumatisme était plus fort que les moments de fausse rigolade passés auprès de ses amis. Robert s’était mis à attendre avec impatience l’heure où l’affaire serait complètement traitée, car cela commençait à paraître plus long que ce qu’on lui avait annoncé. La caisse de retraite, dans sa grande propension à compliquer les choses, envoya plusieurs courriers pour à chaque fois demander un document ou une information complémentaire. Quelques difficultés vinrent bien entendu ajouter leur poids à cette situation déjà très ubuesque. Ce fut par exemple le cas lorsque l’affilié à la Sécurité sociale dut consulter son médecin traitant qui le suivait pour ses problèmes cardiaques. Évidemment, la carte Vitale avait été désactivée. Mais le Docteur Mangin fit preuve de compréhension et offrit même à son patient le prix de la consultation. Bien entendu, il avait lu dans la presse locale l’article consacré au cas de Robert qui voulant faire aboutir les choses au plus vite, avait contacté un journaliste.


*****

Robert MARCHAL avait pris l’habitude, chaque jour, d’être aux aguets pour ne pas manquer le passage du facteur. À chaque fois que quelque chose était déposé dans la boîte aux lettres, il se précipitait avec l’espoir de découvrir la réponse qu’il attendait. Le jour arriva enfin où le courrier à l’en-tête de la CARSAT lui fut remis contre une signature puisqu’il s’agissait pour la circonstance d’un pli recommandé avec accusé de réception. Son cœur battait comme rarement il l’avait fait, car nul doute que ce courrier allait être déterminant. Les soucis de notre retraité allaient sans doute disparaître définitivement. Il ouvrit l’enveloppe maladroitement tellement il y avait d’empressement dans ses gestes, et il réussit enfin à extirper une lettre qu’il lut en silence et avec attention, Antoinette en faisant de même par-dessus son épaule. Il découvrit finalement la ligne qu’il espérait tant, car dans un semblant d’excuses dignes d’un charabia bureaucratique peu convaincant, l’administration lui donnait l’assurance qu’il était bien en vie. L’émotion fut trop forte, car il s’effondra tout à coup sur le sol, au pied d’Antoinette. Hélas, celle-ci ne put que constater le décès soudain de son mari qui à l’heure de sa résurrection, venait bien pour le coup de quitter ce monde, pour toujours.

 

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Commentaires (1)

Michel LOUYOT
  • 1. Michel LOUYOT | mercredi, 02 juin 2021
En dépit de la chute quelque peu brutale et de l'humour à froid ...j'ai lu avec un vif plaisir cette nouvelle écrite dans une prose sobre et impeccable. La fiction en l'occurrence est un reflet de la réalité bureaucratique kafkaïenne.

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