Nouvelles 105-mai-1.jpg2021

Et c'est celle de...

Laroque denis

Denys de JOVILLIERS
(Denis Laroque)

 

La nuit des bigorneaux

Gaby grimaça derrière son masque, montra son laissez-passer et s’engagea sur le raccourci qui descendait vers la mer. Krystel l’attendait près des transats réservés à la clientèle du luxueux Grand Hôtel. Ils se dirigèrent vers le groupe des invités répartis sur le sable humide découvert par la marée et reconnurent Erwan Le Bihan à son écharpe tricolore, entre le podium et les cabines de plage alignées en contrebas du parking. Il s’impatientait. Eddy Bradburay se faisait attendre.

Tout était compliqué en cette année aux échéances capitales pour le maire et son équipe. Le ballottage au premier tour des municipales, la gestion du confinement, les soucis avec la maison de retraite et sa victoire difficile au deuxième tour avaient mis ses nerfs à rude épreuve. Comme si cela n’avait pas suffi, la dixième édition du festival de Breizhinec avait failli être annulée. Avant les sénatoriales de septembre, il lui fallait un sans-faute à la cérémonie de clôture.

Erwan Le Bihan avait créé le festival au début de son premier mandat. Confronté au déclin de la petite station balnéaire et aux menaces qui pesaient sur l’avenir du port et de sa conserverie, il avait lancé ce pari fou pour promouvoir sa ville et compléter un inventaire de mesures immédiates et pragmatiques beaucoup moins amusantes. Pour éviter les lourdeurs administratives et financières, il avait monté une association culturelle non lucrative qu’il gérait comme une start-up et, roule ma poule, tout le monde était content.

Les règles étaient simples. Les amateurs produisaient un court métrage fantastique, filmé en Cornouaille avec un simple smartphone. Le palmarès était proclamé début août pour célébrer du même coup la fête de la sulfureuse et controversée Dahud, reine légendaire de la ville d’Ys engloutie par sa faute. Le succès était au rendez-vous. Le nombre de vacanciers grandissait tous les ans à l’approche du festival et beaucoup prolongeaient leur séjour dans la saison.

Le Bihan avait réussi son pari, le festival lui portait chance et ses affaires marchaient bien. Krystel et Gaby ne pouvaient en dire autant.

La première année, le matelot venait de remettre en état le vieux gréement hérité de son grand-père. Il commençait à vivre de sa pêche que Krystel vendait le matin sur le quai. Non loin de là, Michel Dupont Delville, quincaillier ambulant, voulait faire du cinéma. Le festival était l’occasion de se lancer.

Son esprit farfelu échafauda un scénario de Belle au bois dormant revisitée à sa manière.  Les récifs au large de Breizhinec remplaceraient le bois impénétrable, et le phare au milieu en serait le château. La belle endormie y attendrait le marin qui la délivrerait des cruelles sirènes. Michel Dupont Delville se réservait le rôle de Mimi la Quenouille, le prince éponyme. Mais le quincaillier ne savait pas naviguer. Lui manquaient aussi le bateau, son timonier et une princesse volontaire.

Un soir, il rendit visite au pêcheur :

« J’ai repéré le Morvarc’h dans le port et votre dame à côté. Le bateau porte bien son nom, mais le cheval de mer et son capitaine méritent mieux qu’un pont souillé encombré de sardines ! Et vous Madame, avec votre bonnet et votre tablier poisseux, quel gâchis ! On s’associe, je gère, et par ici la bigaille, à nous les lauriers ! »

N’importe qui aurait décliné la proposition devant un projet aussi ridicule. Mais Gaby était crédule et Krystel romantique. Séduits par le bonimenteur, ils multiplièrent les tournages dans les passes les plus dangereuses de la baie de Breizhinec.

Pour la dernière séquence, l’accostage du phare et le réveil de la belle, Mimi voulut barrer lui-même le bateau. Malgré le refus de Gaby, il largua les amarres deux heures plus tôt le lendemain, entraînant avec lui princesse Krystel à laquelle il confia son smartphone et promit monts et merveilles pour qu’elle s’occupe de la vidéo.

Un appel laconique de la permanence du sauvetage en mer réveilla Gaby. Les marins bénévoles l’attendaient pour appareiller. En doublant les dernières balises qui ouvraient sur le large, l’équipage vit s’élever à l’horizon la première fusée de détresse.

Pendant la traversée, Mimi avait entendu des cloches sonner sous la mer. Il avait entraîné la midinette avec lui dans la cale pour mieux les écouter, et le vieux gréement, dévié de son cap, s’était aventuré sur des hauts fonds interdits.

Les sauveteurs découvrirent le spectacle pathétique du Morvarc’h suspendu au cœur d’un goulet séparant deux récifs de granit, la proue tendue vers Hollywood. Une vague plus forte que les autres l’avait projeté vers les sommets, et il était resté là-haut avec ses embarqués, prisonnier des terribles mâchoires qui comprimaient sa coque et verrouillaient ce qu’il en restait aux parois monstrueuses. La violence des tourbillons rendait toute approche impossible. Il fallut hélitreuiller le prince avec sa princesse et laisser aux éléments déchaînés le soin de digérer l’épave.

Le fait divers fut une aubaine. L’agonie du Morbarc’h coincé entre ciel et mer fit le buzz et la une des journaux, les chaînes de télévision dépêchèrent des reporters.

Accrochée au téléphone, Krystel avait filmé le naufrage. Mimi la Quenouille n’eut plus qu’à bricoler le montage. Il modifia l’histoire en tirant parti de la fin chaotique et, début août, le jury frappé par l’intensité du dénouement lui décernait la sardine d’or du premier festival. Dans la foulée, on rendit hommage à la présidente, doyenne du canton. Se baisser lui était difficile, on remplaça les empreintes dans la glaise par une plaque à son nom vissée sur la porte de la première cabine de plage.

Le choix du lauréat fut bientôt contesté. La Cornouaille s’enflamma. Quelques-uns encensaient le réalisateur, beaucoup jouaient les étonnés, la plupart criaient au scandale et finalement le scandale triompha. Le vacarme fut tel qu’il serait parvenu outre Atlantique aux oreilles de Clint Eastwood. Vrai ou faux, l’ensardiné laissa pour tout partage sa quincaille et ses casseroles à ses associés, puis il s’envola vers Los Angeles. On oublia Krystel et Gaby.

Le monde avait découvert Breizhinec. Depuis, chaque année, on attendait son festival.

Michel Dupont Delville, alias Eddy Bradburay, faisait son cinéma outre Atlantique, du moins le croyait-on.

Ses premiers succès l’avaient tourneboulé. Ses frasques inquiétèrent Hollywood et la Warner Bros se sépara du trublion devenu ingérable. Qu’importe, l’oiseau investit ses dollars et d’autres qui n’étaient pas à lui dans une idée géniale au budget pharaonique, une superproduction qui entraîna sa ruine et sonna le clap de fin. Mais l’Europe et la Cornouaille ne le savaient pas.

Il voulut revenir à Breizhinac à moindres frais. Depuis la chambre minable qu’il louait dans une ruelle adjacente au Sunset Boulevard, il fit savoir qu’il accepterait la présidence du dixième festival si on la lui proposait. L’idée parut bonne.

Juste avant son arrivée, l’imposteur exigea que son voyage et son séjour lui soient offerts contre sa venue qui honorait le festival. Les affiches étaient en place, les programmes imprimés, les places vendues et les hôtels complets. Il fallut s’exécuter pour éviter le fiasco.

Eddy finissait son dessert et le maire contrarié s’énervait sur la plage. Enfin les portes du Grand Hôtel s’ouvrirent et le cinéaste apparut, entouré de micros et caméras. Il refusa le masque qu’on lui tendait, Donald n’en portait pas, ça ne l’empêchait pas de présider. Il se dispensa de la prise de température jugée inconvenante et gravit les escaliers de la tribune en toussant, accompagné de Luba, l’attachée de presse qui affichait son standing, dégotée dans les couloirs de Roissy à son arrivée.

Il y eut quelques discours et, dernière étape avant la proclamation du palmarès, les officiels s’acheminèrent vers la dixième cabine sur laquelle, selon la tradition, le président allait visser la plaque gravée à son nom. Au moment de dévoiler la porte fraîchement repeinte, Erwan Le Bihan eut un mauvais pressentiment. Lorsque le rideau tomba, il n’eut plus de doute. Avec le crachin, le masque sur le nez et la buée des lunettes, le peintre s’était trompé. Le gratin du festival se trouvait face aux toilettes.

Le public crut à un gag. On entendit applaudir, mais le président outragé fit mine de partir. Le maire affolé voulut le retenir. Le temps qu’on apprête la porte suivante, il le reçut dans l’intimité de son bureau et là, joua sa dernière carte, celle du quoi qu’il en coûte. Une enveloppe en espèces prélevées sur fonds diplomatiques sauva le palmarès et la séance de photos.

Restait le banquet dans les salons victoriens du Grand Hôtel. Krystel et Gaby laissèrent les convives s’installer. Elle reprit son service aux cuisines et il rejoignit le banc de l’écailler sous la grande véranda. Piètre compensation pour la perte de son bateau dix ans plus tôt, on lui avait accordé le statut de fournisseur officiel du festival.

Les petits fours et le champagne s’accordèrent délicieusement à l’ambiance feutrée de l’apéritif. Puis la réserve mondaine s’estompa et les esprits s’animèrent. Les rires devinrent naturels, quelques blagues fusèrent. Soudain, il y eut un esclandre et tout dégénéra.

Le fantasque Bradburay trouvait les huîtres laiteuses. Entre deux lampées de muscadet, le goujat eut le temps d’en souffler quelques-unes dans la salle avant que Luba sa voisine ne se précipite avec le plateau sous la table. Le signal était donné. Les crevettes se mirent à voler, et après les langoustes, ce fut au tour des bigorneaux, catapultés à la petite cuillère. Des tireurs excentriques voulaient qu’on les remarque pour décrocher un rôle dans une prochaine comédie. Les offensives, replis et contre-attaques s’enchaînaient sous la mitraille. Le maître d’hôtel dut faire appel au bagad de Breizhinec pour rétablir l’ordre, passer au kouign-amann et mettre tout le monde d’accord au son des bombardes et des binious. Krystel et Gaby se sentaient humiliés.

Les festivaliers s’éclipsèrent après la dernière gavotte.

Eddy avait-il encore une petite faim ? Avant de se coucher, il aurait demandé qu’on lui monte une collation, puis il  aurait gagné sa chambre sans attendre, oubliant Luba endormie sur un canapé.

C’est elle qui le découvrit deux heures après.

Il gisait sur le lit, les yeux exorbités et la bouche ouverte, une main plongée dans un saladier de bigorneaux renversé sur les draps, l’autre tendue vers la table où se trouvaient une bouteille et une boîte de doliprane. Luba n’était pas dans la confidence, elle ne vit pas que l’enveloppe avait disparu.

On attribua le décès à une détresse respiratoire aggravée par la fausse route d’un mollusque gobé avec sa coquille. L’étouffé fut emballé. Personne n’eut envie de remettre son nez dans le sac, on avait d’autres soucis. Le festival avait accouché d’un cluster.

La panique qui suivit défraya la chronique bientôt relancée par un nouveau scandale. Le faste du palmarès avait attiré l’attention, le maire inculpé dut démissionner.

Le onzième festival n’aura pas lieu. Krystel et Gaby s’en moquent sur leur nouveau bateau. Si vous passez à Breizhinec, vous les verrez sur le port au retour de la pêche.  Là-bas, n’écoutez pas les mauvaises langues, celles qui s’agitent derrière leur masque humide et prétendent que le soir du palmarès, pressé d’en finir, on n’aurait pas vu le reste des bestioles.

« Eh oui, le grand Eddy ! Fauché par une ombre maligne avec une queue de sirène venue de l’océan lui fourrer une poignée d’bigorneaux dans l’gosier ! Z’en doutez ? Z’avez tort ! Méfiez-vous, y’en aura d’autres ! »

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