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Et c'est celle de...

Reber claudine

Claudine REBER

 

Amélie

Pour Amélie Cépon, cette journée est particulière, même si elle s’efforce d’effectuer ses tâches journalières comme d’habitude.
Elle s’est levée à six heures comme chaque jour, a pris sa douche, son petit-déjeuner sous la véranda de la maison où elle habite depuis fort longtemps. Elle aime ce moment qu’elle fait durer avec des mots croisés ou fléchés. Située à l’arrière de sa maison, la véranda donne sur un parc qui prolonge la propriété et de là, elle peut voir sur la pelouse ou dans les arbres toutes sortes d’oiseaux : les moineaux, les corbeaux perchés dans les grands arbres et deux pies qui cherchent sur le terrain les miettes de pain qu’elle leur jette chaque matin. Elle observe ces coquines qui chassent les moineaux, eux aussi en quête de nourriture.
Enfin, elle se lève lentement, débarrasse la petite table ronde et met sa tasse et ses couverts dans la cuvette de l’évier de la cuisine.
Puis Amélie se dirige vers l’entrée, elle enfile une veste, prend son cabas à roulettes et sort en ville. Ses pas l’amènent dans la rue principale, là où s’alignent les magasins. Dans la petite épicerie, elle sort sa liste de courses et prend ce qu’il lui faut.

— Bonjour Madame Cépon, comment allez-vous ?
— Bonjour Madame Michèle, tout va bien, merci ! répond-elle avec un large sourire.

Puis elle entre à la boulangerie.

— Ah ! madame Cépon, toujours aussi dynamique ! Vous êtes un exemple à suivre, continue la boulangère. Ça vous fait quel âge à présent ?

Juste la question qu’Amélie n’a pas envie d’entendre !

— Quatre-vingt-six, répond la vieille femme.

Une petite voix à l’intérieur d’elle-même, lui souffle à l’oreille : Non, Amélie, soixante-huit ans, pas quatre-vingt-six !

— C’est un bel âge ! Il faut dire que vous ne vous laissez pas aller. Votre vie a été bien remplie aussi, ma mère m’a raconté…
— Ah ! Colette, ma copine d’école ! Comment va-t-elle ?
— Oh, elle n’a pas votre pêche !

S’ensuit une description de l’état de santé de Colette, qu’Amélie n’écoute pas. Ce n’est pas le jour. Elle a assez avec ce qui l’attend.
Après avoir rangé sa monnaie, mis la baguette de pain dans son caddie, Amélie sort et reprend son chemin en sens inverse.

Allez, ma fille, cela va peut-être bien se passer.

Mais Amélie a peur…

Quelle idée j’ai eu d’accepter, rage-t-elle intérieurement ; répondre à la lettre de la directrice de cette maison de retraite qui me demande de venir donner des cours de danse sur chaise aux « petits vieux » du coin, tu parles !

C’est vrai qu’Amélie fait encore sa barre au sol chaque matin, mais de là à préparer un cours et une petite chorégraphie, en plus sur chaise, c’est autre chose. Arrivée chez elle, elle défait sa veste, range ses courses, et va s’installer sous la véranda, un lieu qui, elle l’espère, va lui donner de l’inspiration. Quelle musique proposer ? Pas du rap, c’est sûr ! Pas de mouvements brusques non plus, il ne s’agit pas que les résidents se rompent les os. Le mieux serait de trouver une musique douce où seuls les bras bougeraient et la tête aussi ; le reste du corps resterait assis et immobile.    

Amélie, contrariée et pensive, imagine déjà la scène : certaines personnes en fauteuil roulant, d’autres assises à côté de leur déambulateur…

— Oui, ça va être chouette, ça va être chouette ! ironise-t-elle à voix haute.

Amélie n’a rien contre ces personnes âgées, bien sûr, mais elle préfère ignorer ce qui l’attend à plus ou moins longue échéance ; son combat de chaque jour est justement de faire reculer à sa manière le temps qui passe.

***

Cette ancienne danseuse étoile à l’opéra de Paris avait fait la « une » des journaux. Entrée dans le corps de ballet à 16 ans, elle avait été tout de suite remarquée pour sa grâce, sa spontanéité, sa ténacité, son corps irréprochable et bien sûr sa facilité à mémoriser. C’est à la fin de la représentation du ballet « Don Quichotte » qu’Amélie, première danseuse, avait été nommée étoile à l’opéra Garnier par le directeur de l’établissement, sur proposition du directeur de ballet. Elle avait tout juste 20 ans. Hier ! , se dit à chaque fois la vieille femme quand elle repense à ses débuts à l’opéra :

— Amélie, mais qu’est-ce que tu fabriques, c’est à nous ! avait crié une voix au bord de l’affolement ce soir- là.

La jeune danseuse avait sursauté, s’était levée d’un bond, avait lacé à toute vitesse ses pointes, aplati furtivement d’une main son tutu immaculé et tel un oiseau prenant son envol, elle était arrivée sur scène avec les autres danseuses. Sous les applaudissements d’un public ravi, elle avait exécuté à l’opéra le lac des cygnes. C’était son premier spectacle dans ce lieu prestigieux. Elle venait d’avoir 17 ans !

Le temps s’est écoulé si vite ! Puis après de nombreuses représentations à Paris comme à l’étranger, la danseuse a dû prendre sa retraite à quarante-deux ans et demi. Elle se souvient de sa dernière représentation ; elle a tout donné d’elle-même ce soir-là, sachant que c’était un adieu à son public qui l’avait tellement gâtée durant toutes ces années. Une brassée de fleurs dans les bras, elle s’était retirée à petits pas de la scène, ruisselante, épuisée et les yeux pleins de larmes. Les mois qui avaient suivi, il avait fallu penser à la suite à donner à sa vie. Pas facile ! Amélie aurait pu suivre la trace d’autres danseurs, c’est-à-dire devenir chorégraphe ou professeur de danse par exemple, mais une vilaine arthrose du genou l’en empêcha ; alors l’ancienne danseuse décida de profiter de la vie et choisit de faire le tour du monde, de prendre des photos et de trouver un éditeur. De leur collaboration naquirent des livres documentaires sur les pays qu’elle avait visités.

***

Amélie a enfin trouvé la musique qui accompagnera les gestes de la danse assise pour les p’tits vieux de la maison de retraite ; ce sera une musique grecque assez lente. Quant à la chorégraphie, l’ancienne étoile de l’opéra a sa petite idée. Après un échauffement des doigts et des épaules, Amélie a prévu… Elle note, compte, construit sa chorégraphie et le déroulement de son cours.

***

Après des débuts timides, personne ne voudrait à présent manquer le cours d’Amélie de 10 h 00 à 11 h 00. Le virus de la danse s’est propagé…
Un matin, Emilienne, une vieille résidente de quatre-vingt-dix ans, jette à l’assemblée :

— Et si on faisait un spectacle pour le personnel et nos familles ?
— Oh oui ! s’exclament en chœur tous les jeunes élèves.

Amélie est sidérée. Alors là, c’est la meilleure ! pense-t-elle.

C’est ainsi que tous redoublèrent d’efforts et d’attention pour présenter, quelques mois plus tard, le spectacle de l’année à la maison de retraite « Les Glycines ».
Avant d’entrer en scène, chacun est fébrile mais déterminé. Amélie le voit dans les yeux de ces papys-mamies. Alors elle rassure, donne les derniers conseils et le rideau se lève dans la salle de projection de la résidence. Les spectateurs ne voient plus que dix femmes et deux hommes qui donnent le meilleur d’eux-mêmes.

Ils ont fait fi de leurs douleurs et de leurs handicaps dus à l’âge.

Amélie tout à coup, humblement, se dit que de belles choses peuvent arriver à tout âge.

Il suffit juste de le vouloir et d’y croire !

 

Reber

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