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Et c'est celle de...

Dubourg daniel 6

Daniel DUBOURG

Annette

Quarante-deux ans de maison. Deux patrons, dont le dernier pendant vingt-cinq ans. Un bel exemple de fidélité et de compétence reconnu de tous. Beaucoup sont passés là puis partis, et des tout premiers, il n’en reste aucun. Les employés, préparateurs, conditionneurs, femme de ménage sont présents dans le labo pour dire au revoir à Annette et passer un dernier bon moment en sa compagnie. La dame, toujours discrète, n’est pas une « grosse marrante », elle ne manie pas la plaisanterie et l’humour, mais elle sait les apprécier. Elle est entrée dans cette pharmacie au moment de ses vingt ans, après avoir obtenu le diplôme de préparatrice et, toujours affable, a accompli son travail avec un sérieux jamais démenti.
Sur la paillasse du labo est dressé un buffet abondant et varié, présenté avec sobriété : un magnum de champagne côtoie des jus de fruits, du whisky et des réductions sucrées et salées. Certains avaient proposé une soirée dans un proche restaurant, mais Annette n’en avait guère envie.  On a donc respecté son souhait. Rien n’empêchera la remise du cadeau de départ, véritable surprise ! Cela ira bien ainsi. Elle est comme ça, Annette : pas de bruit, pas de vagues, sans tambour ni trompette, la petite et fluette souris qui a côtoyé les meubles de chêne sombre et ouvragé, si vieux qu’ils ne craquent plus depuis des lustres, mais qui sauraient, s’ils avaient la parole, vous dire d’interminables anecdotes fleurant l’eucalyptus, la verveine ou la menthe.

Le patron a fermé l’officine une heure plus tôt, afin de donner un air de fête à l’événement, a-t-il dit. Il est vrai que procéder ainsi permet que chacun soit moins fatigué, donc plus disponible. De plus, les autres retraités proches ou lointains qui ont œuvré ici ont été ravis de cette solution. Leur présence fera chaud au cœur d’Annette et ravivera des souvenirs, pour certains, assez anciens : elle a toujours été d’un commerce agréable avec tout le monde, clients, médecins, livreurs et collègues, s’est toujours proposée pour rapporter à quelques voisins éloignés des cornets de médicaments ou d’autres babioles.

Pendant de nombreuses années, la femme a beaucoup donné : toujours auprès de sa vieille maman partie voici cinq ans après une maladie longue et pernicieuse, ou en aidant son frère aîné, qui a passé des mois en fauteuil, à ressasser ses malheurs et ses espoirs envolés, depuis le départ de sa femme. Ces deux-là s’entendaient mal, et ce n’était pas pour optimiser les relations d’aide.

De quoi sont faites les journées d’Annette ? Depuis de nombreuses années, elles se ressemblent. Pas de sorties, peu de contacts, pas d’amis. Une vie de recluse qu’elle s’est faite, en quelque sorte. Elle lit un peu, mais rien qui l’oblige à trop réfléchir, noircit des grilles de mots croisés et regarde parfois des films ou des documentaires à la télévision. A midi, elle se contente d’un repas frugal pris sur le pouce dans l’arrière-boutique silencieuse et déserte : une pomme, une madeleine, un yaourt. Voilà qui prend peu de place et ne requiert pas de vaisselle. Ensuite, en attendant la réouverture de l’officine, elle lit.  Ce n’est pas le soir, au retour du travail, qu’Annette va se mettre au fourneau. Elle connaît sa maison par cœur, à force d’y tourner en rond !
La solitude, c’est sa compagne de chaque instant. Divorcée depuis quinze ans, elle a tout fait pour que son fils réussisse sa vie. Il n’a manqué de rien, pense-t-elle. Après de brillantes études, il s’est expatrié dans la capitale, puis s’est sans doute noyé dans un travail absorbant de cadre commercial. Elle ne le voit plus depuis plusieurs mois, ne reçoit pas de nouvelles. Pourquoi tout ce silence ? Adrien a-t-il des difficultés ? Le seul numéro qu’elle compose régulièrement ouvre sur une messagerie invariablement surchargée et les pages blanches de La Poste ne le localisent pas.


Jusqu’à présent, Annette s’accrochait à son métier, comme une fuite déguisée, une occupation qui remplit ses journées et sa tête.
Mais elle a décidé de se bouger, dès demain. Une ferme résolution comme celle que l’on prend au jour de l’an. Elle fera de la marche, partira en voyage selon ses moyens, ira au cinéma, au théâtre, invitera d’anciens collègues. Des amis, elle s’en fera peut-être, en participant à un atelier de dessin. Elle sait bien qu’elle est casanière. Mais tout va changer.

Le pharmacien a fait un joli petit discours, truffé d’anecdotes, de souvenirs. Cordial. Attendrissant. Il a pu apprécier la disponibilité et les multiples qualités de son employée, qu’il ne manque pas de souligner. Les collègues en témoignent par des sourires entendus et des hochements de tête, et manifestent leur émotion et leur attachement. On applaudit chaleureusement, au point final ; certains essuient une larme furtive. Et le cadeau libère les émotions. Annette, émue et fébrile, embrasse un superbe bouquet de fleurs, puis ouvre une enveloppe avec un rien de maladresse. Elle en tire un chèque et un petit mot qui lui souhaite un voyage de rêve en Egypte. Cette fois, elle part en sanglots, touchée déjà par tant de générosité, mais surtout parce que tous se sont rappelés qu’elle nourrissait le désir de s’envoler pour le Nil, Assouan et les pyramides.

Depuis longtemps, elle voulait visiter l’Égypte. Elle économisait. Mais son mari, égoïste et casanier ne voulait rien savoir : son PMU, ses copains de l’usine et ceux du foot, c’était son univers culturel. Elle avait tant lu sur l’Égypte, avait acheté tant de beaux ouvrages emplis de magnifiques photos. C’était un simulacre d’évasion. Mais les pages d’un beau livre ne remplacent pas les couleurs, les senteurs et les ambiances d’un endroit.

Après le lunch de départ, les embrassades, les poignées de main appuyées, prolongées, les promesses de se revoir bientôt après tant d’années, c’est le trou noir, le silence, le retour définitif, cette fois, à l’isolement. La coupure brutale.

Voici six mois qu’Annette est en retraite et elle peine à récupérer d’une fatigue accumulée depuis longtemps. Pour se délasser, elle feuillette des catalogues de voyages.
Elle a eu du mal à finaliser, mais cette fois, sa décision est prise. Elle séjournera dans le pays redevenu calme après une série d’attentats. Elle a rempli la notice, satisfait à toutes les démarches administratives et sanitaires indispensables. Le dossier est complet. Ce n’est pas donné, mais elle va utiliser le cadeau de ses collègues, une somme rondelette. Le programme attractif semble être à la hauteur, les conditions de voyage et d’hébergement sont fort satisfaisantes. Nous sommes en septembre et c’est pour la fin de l’année, aux environs de Noël. Et là-bas c’est l’été.

Les fêtes de famille ? Elle n’a personne à qui penser, à retrouver. Du moins si, mais son fils et sa femme, où vivent-ils ? Ont-ils des enfants ? Est-elle grand-mère ? Depuis tant d’années, pas la moindre nouvelle. Elle ne s’est pourtant pas privée de chercher partout où la famille réside. Sans succès. Téléphoner ? Elle voudrait bien, mais le numéro est-il encore valable ? Et elle a si peur de déranger sa petite famille perdue en région parisienne, et à Montrouge, par exemple ?

Le jour où elle fait ses valises, début décembre. Annette reprend chaque jour l’inventaire de son sac de voyage, relit les consignes d’embarquement, et parcourt sur une carte, dans le salon, l’itinéraire menant à l’aéroport (en Allemagne, elle laissera sa voiture à la consigne sur le parking surveillé). Elle revient visiter le site régulièrement et s’assure que tout ira bien, que le périple sera bien maintenu faute de participants ou en raison d’épidémies et d’un contexte politique peu stable.
Annette s’est imposé une sortie quotidienne histoire de garder la forme et de s’en tenir à ses résolutions de jeune retraitée. Comme elle adore la nature, elle sort par tous les temps.
Souvent, elle longe la rivière paisible qui coule en bas du village. Parfois elle y rencontre des pêcheurs, des promeneurs, de rares connaissances. Elle ne sait pas s’arrêter un court instant pour entamer une discussion. Ce n’est pas dans ses habitudes. Elle se dit qu’elle est sauvage, que cela viendra malgré la soixantaine. Après un parcours toujours identique et une bonne heure de marche, elle rentre à la maison. Invariable rituel.

Il a beaucoup plu la nuit dernière. Les idées d’Annette sont aussi grises que le ciel bas et uniforme qui plombe le paysage. La perspective de son voyage ne parvient pas à lui rendre l’esprit léger. La veille au soir, elle a pris le téléphone et son courage à deux mains, à la fois inquiète et enthousiaste. Elle a composé le numéro de son fils, mais personne n’a décroché. Une voix neutre et mécanique lui répondait à chaque fois : « Le numéro que vous demandez n’est plus attribué ». Dans l’annuaire électronique, elle a tenté de retrouver des traces et une adresse, mais rien. Elle s’est préparée à aller se coucher avec des larmes au bord des yeux et un nœud au fond de la gorge, comme d’habitude.

*    *

*

Aujourd’hui, le chemin est détrempé, glissant. Annette descend vers la rivière plus gonflée qu’à l’ordinaire. L’eau est brune, jaunâtre, turbulente et comme impatiente de s’écouler. On a l’impression qu’elle charrie la lessive du ciel, avec ses touffes bouillonnantes qui semblent se bousculer pour se frayer un passage.
Où peut donc bien être Julien, depuis le temps qu’il ne donne plus de nouvelles ? Que fait-il ? A-t-il des difficultés ? Est-il heureux au moins ? Toutes les réponses qu’elle se fait ne sont que de vagues suppositions. C’est un accès de tristesse qui arrive sans prévenir. Pour un peu, elle prendrait sa voiture et se rendrait sur place, mais le voyage est tout proche et en même temps, elle craint de se trouver face à une situation angoissante, car elle n’envisage jamais le meilleur.

Elle pense soudain qu’elle n’a pas répondu favorablement à son ancien patron qui lui offrait de venir travailler quelques heures chaque semaine. Il y a un nouveau personnel. Elle a décroché, perdu le rythme et craint de ne plus être efficace, à la hauteur, comme on dit. Elle doute déjà de ses compétences qu’elle a l’impression de voir s’effriter, se dissoudre.

Ce voyage en Égypte la motive vraiment. Enfin du dépaysement, du soleil, du vrai soleil qui finira bien par lui soigner le cœur. Et ensuite ?  En préparer un autre, s’acheter du matériel de dessin… Elle est dans l’éphémère, Annette. Tout a un air de vide, de vacuité. Le ciel est si bas, sans horizon par ce temps humide et feutré.

La berge est toute proche. Annette ne l’a jamais vue de si près. L’onde brunâtre s’écoule en entrelacs fluides, en rouleaux chantants, souples et fugaces. Elle semble l’inviter à partager… Annette est envoûtée par les arabesques mouvantes. Elle s’arrête, puis recule ; elle attend encore un moment et repart en avant, charmée par les flots qui passent sans cesse du gazouillis au borborygme.
Sans hésiter, elle s’approche du bord, à l’endroit le plus intime, le plus propice à écouter l’histoire du courant. Dans ce petit coin de pré désert, comme serti dans la brume, c’est presque un don. La femme sent que cette eau, même boueuse, peut la laver de toute peine.

Annette s’égare soudain dans une étrange rêverie à laquelle se mêlent pyramides ensoleillées, boîtes de médicaments et magazines de voyage. Elle ferme les yeux un court instant, tend un bras et se penche pour tenter d’effleurer la rivière du bout des doigts. Dans une de ses poches, son portable vient de sonner. De l’autre main, elle s’en saisit, fébrile, perd l’équilibre et pousse un cri bref aussitôt étouffé par le ciel cotonneux, quand elle se fait avaler par un tourbillon nerveux. Et le courant épais emporte avec lui la femme, pour un voyage immédiat sans réservation.

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Commentaires (3)

Temmerier
  • 1. Temmerier | vendredi, 05 mars 2021
En lisant votre nouvelle, l’angoisse m’a submergée... tout de suite j’ai ressenti le drame et l’absurdité d’une vie trop banale. Je tenais à vous remercier pour cette histoire. Votre nouvelle est réussie...Bravo ! Je suis épatée par les gens talentueux.
Vraiment votre écriture emporte le lecteur.
Dominique
Dubourg Daniel
  • 2. Dubourg Daniel | mercredi, 03 mars 2021
Ce genre d'histoire existe sans doute en de nombreuses versions. La nouvelle est souvent composée d'ingrédients dramatiques. J'ai voulu montrer là que le destin marque des hésitations entre un lendemain enfin paisible et une issue improbable, inattendue (marque de la nouvelle), dramatique, laissant en effet le lecteur sur une interrogation.
Marie-Thérèse PATOU
  • 3. Marie-Thérèse PATOU | lundi, 01 mars 2021
Quelle triste fin ! On ne saura jamais si c'est son fils qui la contacte enfin. Ou peut-être est-elle allée le rejoindre ... enfin ...

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