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Ce mois-ci, ?

Hily Soizic

Soizic HILY vit à Paris ainsi qu'en Seine et Marne du côté de Provins. Elle est professeure de Lettres en Seine-et-Marne. Elle a exercé quelques années en Algérie. Elle estime ne pas avoir de compétences particulières sauf pour le plaisir de flâner ou découvrir.


Ecriture

Aux confins du confinement

Petit jour. Le meilleur moment. On profite du frais. Vers l’Est, le ciel est d’un rose infini. Elle aimait ça, ma mère, je dois le tenir d’elle. Rien d’autre ! Ses talons plats, son odeur de cuisine… J’ai jamais compris sa vie.
J’espère que je comprends mieux la mienne. Surtout que je prends un nouveau départ. Enfin, « départ » c’est façon de parler, puisque mon contrat, justement, c’est rester là et surtout pas bouger – au moins jusqu’au retour des collègues. Pour compagnie, des cuves remplies à ras d’or noir. Je les ai comptées, il y en a vingt-quatre. « T’es le roi du pétrole ! » qu’ils ont rigolé en partant. Roi ! c’est vite dit : je sais qu’ils gardent l’œil sur moi. Et sur les cuves aussi, mais dans le confort : depuis Phoenix, avec clim et nanas.

Le soleil dans le ciel va si vite que je n’atteins jamais la clôture avant qu’il se mette à me brûler la nuque. Mais je veux quand même guetter. Peut-être que le message que mon portable vient d’afficher est une blague : «  Relève confinée cause épidémie ». Epidémie ! Comment croire un truc pareil de nos jours, au cœur de l’Amérique ! Je reste tout le jour, l’œil braqué sur l’horizon, comme si j’avais le pouvoir de driver le paysage jusqu’à des zones habitées.

Rien en vue, rien en vue, rien… Chaque matin je retourne. Après, la chaleur m’abat. Je passe le jour à somnoler. Il n’y a qu’à la tombée du soir que j’arrive à faire ma ronde. Protégé par l’ombre gigantesque des cuves. Je passe en revue les pièges : il y a toujours un coyote pour se faufiler sous les 30000 volts de barbelés. J’ai peur de les toucher : ils doivent être infectés des maladies de la plaine.

Ces salauds de Phoenix, ils m’envoient toujours rien. Ni équipe de secours, ni ravitaillement. Et ils disent qu’ils n’ont pas les thunes pour me chercher. Tu parles ! N’empêche que je dois leur envoyer un rapport. Quotidien. Qui leur plaît jamais d’ailleurs, parce qu’il faudrait que j’aie l’œil sur tout ce qui échappe au quadrillage de leurs ordis : passages de rongeurs, pousse d’herbe… Ah ! l’herbe !... J’ai beau faire le tour des baraquements, je trouve rien à fumer.

Je me rabats sur ce que je peux : jeans propres, packs de bière, revues pornos, photos de famille (ça m’en donne une !). Je tiens bon dans l’Algéco, mais ça manque de… tout manque. Et puis, je rêve de mob ! Pourquoi j’ai pas ramené ma mob ! J’aurais fait des rodéos entre les cuves à la Steve Mc Queen. Pris du carburant gratos. J’aurais eu la place pour la bichonner, sans que la racaille tourne autour. Avec une moto, ce serait le rêve, ici. Enfin, disons que ça serait supportable.

Trop faim, j’ai craqué, mais c’est dégueu. J’ai l’impression de mâcher du pourri trempé dans du gasoil… Qu’est-ce qu’ils peuvent bien bouffer dans l’coin, les coyotes, que ça leur rende la chair si crade… J’ai beau me laver la gueule, boire même de l’eau, ça part pas. Et depuis que j’ai touché à ce sacré clébard, je trouve que ça pue la mort. En plus, depuis hier, le pétrole, ça semble suinter des cuves. On n’entend que des bruits bizarres : des gargouillements, des grondements… ça travaille là-dedans. Cinquante jours sans dégazage, ça s’était jamais vu ! Je me demande si le pétrole n’est pas en train d’attaquer les parois à coups de corrosion, mais lui, c’est là qu’il vit. Les cuves, en fait, pour lui c’est d’immenses cercueils… Mais qu’est-ce que je vais devenir alors, moi... ? Qu’est-ce qui m’attend ? Cette nuit, je me suis vu poursuivi par de grands flots visqueux. Pour l’instant, c’est des cauchemars… Mais si ça allait se produire en vrai ?
Bon, je suis un mec, quoi, je vais pas me laisser aller ! Suffit de regarder au loin, ça me changera les idées. L’horizon, c’est pas ça qui manque ! Mais je peux plus… Ça gargouille en moi, j’ai les yeux qui piquent… Au début, je me rappelle, j’arrivais à m’intéresser… J’ai même passé des journées à guetter le nuage de poussière que ferait le 4x4 de mes collègues… N’importe quoi ! Ça tuait pas le temps, au contraire. Le temps passait si mal qu’il m’en faisait tourner la tête. On aurait dit un tournevis en train de me vriller… Maintenant tout ce que je vis a goût de pétrole…. J’ai l’impression d’avoir les doigts huileux. L’odeur de mon oreiller me fait peur. Impossible de fuir : la clôture électrique tient… Et derrière s’étend la barrière du désert… Je ne suis pas Clint Eastwood… ou plutôt la vie c’est pas un film…. Je regrette d’avoir tapé si fort dans les rations… Je ne reçois plus de rappel à l’ordre parce que je néglige mes rondes… Mais les derniers messages ne me plaisent pas du tout. Pas seulement parce qu’ils s’en tiennent à : « Confinement et couvre-feu maintenus. » Mais parce qu’ils sont « générés automatiquement »… Je ne sais pas ce qui se passe… Je ne comprends pas comment il est possible que tout ce trésor sur lequel je veille, lui qui faisait la foi de l’Amérique et la force du monde, ne soit pas foutu de nous garder vivants !

Ecriture

 

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