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Et c'est celle de...

Balaine francois

François BALAINE

 

Aujourd'hui ?... Demain ?...

— Bonsoir, chéri !

C'est par ces deux mots qu'elle l'accueille lorsqu'il franchit la porte de l'appartement situé au vingt-sixième étage de l'immense tour Hell, qui surplombe Central Park sur l'île de Manhattan.
Il est huit heures du soir, William a quitté son bureau vingt minutes plus tôt, après une longue journée de travail qui a débuté dès sept heures ce matin. Il ne s'est autorisé qu'une courte pause d'une demi-heure, pour déjeuner sur place : pas le temps de sortir, d'aller au snack-bar ou au restaurant...

William est un membre influent de la société Futurex, numéro un mondial pour la conception de robots ménagers, robots qui sont ensuite fabriqués au Mexique par un sous-traitant. Il est devenu le bras droit du patron qu'il vient de  convaincre de racheter son concurrent français, considéré comme suffisamment dangereux pour que Futurex s'intéresse à lui et fasse tout pour récupérer ses brevets au nez et à la barbe d'une entreprise chinoise, intéressée elle aussi.
Cette OPA ne se fait pas sans casse sociale et a deux conséquences, hélas prévisibles, car fréquentes lors de ces opérations de rachat : un, une progression nette de la valeur boursière de Futurex, et deux, un plan de restructuration drastique qui entraîne plusieurs centaines de licenciements. C'est la conséquence directe de la fermeture du centre de gestion de la société française à Paris, contrairement à ce qui avait été promis aux représentants syndicaux.

— Bonsoir ! répond simplement William à Déborah qui le regarde en souriant.
La jeune femme est très jolie, elle porte des vêtements raffinés qui mettent en valeur son corps parfait.

Déborah sait que William gère le transfert d'activités entre les deux sociétés et que la délicate opération nécessite un investissement important de sa part.

— Veux-tu que je te serve un whisky ? 
— Volontiers, je suis crevé, ça me fera du bien.

Avant qu'elle ne se dirige vers le bar, il l'attrape délicatement par le bras gauche, l'embrasse tendrement en la serrant contre lui.
Déborah lui rend son baiser et se laisse caresser les cheveux puis la nuque sans rechigner : William est son dieu.
Elle lui tend le verre dans lequel elle a fait tomber trois glaçons, qui, au contact du liquide ambré ont fait ce bruit si caractéristique de la glace frappée par un corps plus chaud.
Elle s'assied en face de lui en croisant les jambes comme seules les femmes vêtues d'un tailleur savent le faire.
Il avale une gorgée de ce vieux whisky irlandais qu'il adore, puis commence à  raconter sa journée à Déborah, journée principalement axée sur des contacts vidéo avec les représentants de la société française.

— Ce sont des râleurs ; ils ne sont jamais contents, n'ont rien compris au milieu des affaires, au monde d'aujourd'hui.

Sempiternels clichés anglo-saxons capitalistes qui, depuis plus d'un siècle, façonnent la planète et le quotidien des êtres vivants parfois pour le meilleur, beaucoup plus souvent pour le pire.

Elle le regarde, le dévore des yeux, boit ses paroles.
Il poursuit la description de sa journée tout en finissant son verre.

— J'ai faim, je n'ai pratiquement pas mangé depuis ce matin.
— On peut passer à table, je t'ai préparé un bon petit repas.

Il fait oui de la tête et la suit pour rejoindre le coin cuisine ultra moderne où il s'assied sur un tabouret surélevé qui donne curieusement la sensation d'être presque debout.
Autour d'eux, tout respire le luxe : le cuir gris des sièges, les tissus précieux des tentures et des coussins, les couleurs chaudes du palissandre mêlées à des touches acier créées par le métal des meubles de style industriel, très à la mode en ce moment.
Les usines ferment les unes après les autres, alors les créateurs ont eu l'idée d'en ancrer un vague souvenir chez chacun par le biais du mobilier d'appartement.
Déborah apporte le dîner qu'elle a préparé avec amour, un repas certes pas compliqué à cuisiner, mais constitué de choses que William aime particulièrement, elle le sait : germes de légumes variés, saumon fumé, blinis, pâtes truffées. Lorsqu'elle sert les ravioles, le parfum si caractéristique des tubercules envahit l'atmosphère ; elle lui verse lentement un vin grand cru millésimé de Bordeaux dans son verre de cristal.
Il apprécie les mets, continue à lui raconter l'avancement des négociations en cours à la société, puis, le repas terminé, décide de passer au salon où trône un immense canapé d'angle en cuir gris, dans lequel il se pose en finissant son verre de vin.

Elle passe son temps à le servir, à l'écouter, sans jamais l'interrompre. Quand il s'énerve un peu, elle fait tout pour qu'il se calme, et y parvient d'ailleurs.
À la voix, elle demande une chanson qui démarre aussitôt, vieille chanson jazzy des années cinquante qui emplit l'appartement d'une ambiance feutrée, ce que préfère William, elle sait aussi cela.
Lui se laisse transporter ailleurs, et son esprit quitte progressivement son bureau de Futurex pour vagabonder dans un espace cotonneux, reposant.
Elle passe devant lui pour aller chercher le dessert glacé. Son déhanché calculé met en évidence ses formes avantageuses. Dans sa tenue sexy elle est belle, désirable.
Devant ce corps excitant, William est troublé, une envie forte monte en lui.
Il lui prend la main, l'attire sur le canapé ; elle sourit, heureuse de voir le plaisir, le désir qu'elle a fait naître.
Il l'embrasse doucement, puis de plus en plus fougueusement, commence à dégrafer son corsage de dentelle blanche qui laisse entrevoir ses seins bronzés.
Elle, soumise, satisfait toutes ses exigences sans discuter.
Leurs corps se tordent, se cambrent jusqu'à ce que, vaincus par l'extase, ils s'allongent sans rien dire.
Ils restent ainsi de longues minutes pendant que planent les notes lancinantes d'un saxophone complice.

Peu à peu, William émerge, et, après avoir grossièrement réajusté ses vêtements, il saisit une cigarette sur la tablette proche, fait craquer une allumette et inspire profondément à plusieurs reprises jusqu'à ce que le rouge flamboyant du tabac qui brûle confirme qu'elle se consume.
Il fixe Déborah dans les yeux, elle sourit encore et toujours.
Il se lève, lui chuchote quelques mots à l'oreille.

Elle le suit dans une pièce située juste à côté du salon et pleine d'écrans, de lumières qui clignotent.
Il tire un long câble blanc qu'il lui branche dans le dos.
Déborah, le regard dans le vide, baisse lentement les paupières....

 

Balaine 4

Commentaires (2)

Hily
  • 1. Hily | jeudi, 01 octobre 2020
On s'en doutait... Et heureusement, presque. Parce que ça aurait été encore plus dérangeant que ce soit une femme en chair et en os... A propos, Méléna Trump, c'est pas une Déborah?...!
Merci pour ce texte, il en dit long en peu de mots sur le monde actuel!
Denys de Jovilliers
  • 2. Denys de Jovilliers (site web) | mardi, 01 septembre 2020
Jamais j'espère ...
Je n'avais pas anticipé cette chute. Quelle piètre conquête pour cet homme sans coeur ... Mais c'est tout ce qu'il mérite !

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