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Par Édith PROT

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Jean-Baptiste Émile Gaget

Nous sommes en 1878, à l’Exposition Universelle de Paris. Le grand sculpteur Bartholdi propose pour une somme modique de visiter la tête d’une femme. Les spectateurs se pressent au bas de l’escalier de 43 mètres qui permet de monter de la nuque jusqu’au diadème. Là, un diorama donne l’illusion aux spectateurs de surplomber la rade de New York. L’attraction plait beaucoup, mais surtout elle donne la possibilité à Bartholdi de rassembler une somme non négligeable qui lui permettra de fabriquer le reste de la statue. Car cette tête monumentale n’est rien moins que celle de la future Statue de la Liberté que Bartholdi a dessinée et fait réaliser en cuivre martelé par le plus important atelier de ferronnerie de Paris, l’entreprise "Gaget et Gauthier". Et qui est ce Gaget ? Un Meusien.

Jean-Baptiste Émile Gaget nait en 1831 à Dun-sur-Meuse. D’abord dessinateur industriel, Émile devient ingénieur et travaille au percement du canal de Suez. Rentré en France, il s’associe à Gauthier pour racheter une entreprise de chaudronnerie à Paris. En 1875, l’entreprise « Gaget et Gauthier » compte plusieurs centaines d’ouvriers. Ils ont déjà réalisé la toiture du Trocadéro et viennent de livrer le dôme du Palais Garnier lorsque Bartholdi vient exposer son projet : réaliser une statue monumentale de 45 mètres de haut. Bartholdi se chargera de la partie artistique et de la réalisation des gabarits en bois, Viollet-le-Duc de la partie technique et de la charpente intérieure, tandis qu’Émile Gaget et son associé réaliseront le revêtement en cuivre martelé. Les deux hommes hésitent un peu avant de donner leur accord, car ce travail fait appel à des compétences qu’ils sont loin de maîtriser. Il faut en effet marteler 300 feuilles de cuivre de 3 mètres carrés chacune, entièrement à la main, les assembler tout en laissant suffisamment de souplesse pour résister au vent et trouver un système pour neutraliser le danger de production d’électricité statique (Étant donné la taille de la statue et la proximité de l’eau de mer, le fait qu’elle possède une armature en fer et un revêtement en cuivre représente en effet un immense danger). Une fois ces problèmes résolus, reste un dernier écueil : le financement. Un généreux donateur, nommé Secrétan, offre les 64 premières feuilles, permettant de commencer les travaux.

Installés dans la plaine Monceaux qui, à l’époque, est encore une vaste zone en friche, Gaget et son associé font construire plusieurs nouveaux ateliers dont les mesures permettront de fabriquer les éléments et de les stocker une fois terminés. Pour chaque pièce de la statue, les ferronniers d’Émile façonnent les feuilles de cuivre sur les gabarits en bois réalisés par les ouvriers de Bartholdi. Les différentes feuilles sont ensuite assemblées avec des rivets. De son côté, Gustave Eiffel, qui a succédé à Viollet-le-Duc, a commencé l’armature intérieure. Malgré la bonne volonté des différents ateliers, le projet prend du retard, toujours pour la même raison : l’argent. C’est pourquoi Bartholdi décide d’exposer la tête de sa statue à Paris tandis que, pour obtenir des fonds américains, il envisage de leur envoyer le bras tenant la torche pour l’exposition du centenaire de l’Indépendance, à Philadelphie. Lorsqu’enfin toutes les pièces sont terminées, on procède à un premier montage dans les ateliers « Gaget et Gauthier ». Quand la nouvelle se répand à Paris qu’on peut y accéder moyennant une petite somme, c’est aussitôt la ruée vers la rue Chazelle. Le dimanche, on compte plus de 1500 visiteurs, et parmi eux, beaucoup d’hommes illustres comme Jules Grévy, le Président de la République, et même Victor Hugo.

La statue est ensuite démontée en 350 pièces qui sont placées dans des péniches ou des wagons de chemin de fer, et emmenées à Rouen où elles sont chargées à bord du navire l’« Isère » avec les 36 caisses de rivets, de boulons et de rondelles nécessaires à l’assemblage. Bartholdi est du voyage ainsi qu’Émile Gaget, son épouse et 12 ouvriers qui seront chargés du remontage une fois arrivés sur place. L’accueil est délirant et un an plus tard, on inaugure enfin la Statue devant plus de 600 invités. Bartholdi, qui a le sens de la communication, expose des photographies réalisées pendant la construction. Émile Gaget, lui, distribue aux invités des exemplaires miniatures de la statue, réalisés dans sa fonderie, et qui portent le nom et l’adresse de ses ateliers. L’aventure américaine terminée, Émile Gaget revient à des chantiers plus classiques et, en 1885, il reçoit la Légion d’honneur des mains de Bartholdi.

Si les clichés de ce dernier continuent à se vendre, quelquefois à prix d’or, ce n’est cependant pas lui qui aura fait la plus étonnante des opérations publicitaires. On raconte que les invités à l’inauguration de Miss Liberty, qui étaient tous repartis avec leur petite statuette, l’ont rapidement appelée leur « gaget ». Prononcé par un Français, cela ne vous dit sûrement pas grand-chose, mais prononcé par un américain, cela donne « gadjette » et là, on saisit à quel point son idée a été suivie par la suite !

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Commentaires (2)

Edith Prot
  • 1. Edith Prot | jeudi, 01 octobre 2020
Si vous vous amusez autant à lire ma rubrique que je m'amuse à l'écrire, alors j'en suis ravie!
Hily
  • 2. Hily | jeudi, 01 octobre 2020
Merci pour ce dossier, intéressant... et bien surprenant au final! On en a toujours à apprendre sur ce qui semble le plus célèbre!

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