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Par Pierre LEFÈVRE

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Yvette CUNY

Née en 1923, elle travaille très tôt à la SNCF et épouse Lucien qui était mécanicien sur une loco à vapeur. Elle est arrêtée en septembre 1943, car elle a écrit des propos anti allemands ; devant le tribunal militaire, elle dit ce qu’elle pense des nazis.
« Ce n’était pas étonnant ! Je l’ai bien connue, malgré ses yeux emplis de douceur, elle avait un caractère bien trempé et disait toujours ce qu’elle pensait ! »

Elle est donc condamnée à 10 ans de prison en Allemagne ! Elle est emmenée directement à la prison de Bar-le-Duc (ancienne École Normale de filles à la ville haute) où elle reste dix jours. Les gardiens ont été très chics ; le fameux Willy lui a même donné une couverture pour se protéger du froid.

Elle part dans un wagon à bestiaux pour trois semaines à Karlsruhe puis Stuttgart où avec d’autres détenues, elle doit travailler en usine dans d’assez bonnes conditions. Mais départ ensuite pour Bautzen où le travail est très dur. Enfin, cinq mois plus tard on lui apprend qu’elle a purgé sa peine, mais qu’elle doit rester travailler en Allemagne.

Elle arrive à Dresde en pleine nuit dans des baraques où des Russes et Polonaises sont couchées à même le sol. L’une d’elles parle français et lui révèle qu’elles sont dans une usine d’armement.

« D’un commun accord, nous, les vingt-cinq femmes, refusons de travailler et le proclamons haut et fort ».

Yvette est alors transférée dans le camp de concentration de Flossenburg où c’est rapidement l’enfer.

« Ils nous accueillent à coups de schlague et nous devons rester nues dans la cour, nous avons froid. Nous devons nous "laver" dans une baignoire où il n’y a que 5 cm d’eau... Une Polonaise nous aspergeait ; elle m’a dit : c’est mon dernier jour, demain le camion vient ! Et ressortir, toujours nue. Puis c’est l’épouillage, la réception des vêtements ; moi, je touche une capote de soldat et plus tard une sorte de pantalon de golf que j’avais récupéré. Nous avons connu les longs appels matin et soir sur la place...
Nous n’étions qu’une quarantaine de Françaises et nous avions la chance de travailler aux pluches. Les autres déportées : Russes, Polonaises et même des Allemandes, avaient des travaux plus durs !
Les coups de toutes sortes pleuvaient : dès qu’on rentrait, une Kapo, que j’avais connue dans le transport depuis Bar-le-Duc, nous schlaguait. Nous allions aussi souvent dans un camp de PG pour les pluches : là, une gardienne très méchante nous frappait avec un tuyau si les pluches n’étaient pas assez fines.
On nous apportait la soupe vers 11 heures : on en sentait l’odeur, c’était bon et dur... Au moment de manger, la gardienne faisait remballer la soupe et on ne mangeait pas ! Parfois, les PG nous donnaient une pomme de terre, mais les Russes étaient jalouses et méchantes ».

Yvette, après un périple en Tchécoslovaquie, après la maladie, la vermine, parvient cependant à s’en sortir : elle est libérée par les Russes.
Elle rentre en Meuse le 3 juin 1945 et va habiter Verdun où je l’ai souvent rencontrée. Voici ce qu’elle m’a dit :

« Cette vie de bagnard, avec les coups, la faim, le froid, le manque d’hygiène, la vermine a fait de nous des êtres diminués et a brisé nos vies, altéré notre santé pour toujours. Rien n’était respecté dans la dignité de l’homme, de la femme. Longtemps, cela vous poursuit : être nue devant tous, se battre ou voir d’autres se battre pour un morceau de pain, manger n’importe quoi parce que la faim est trop forte, tout cela laisse des traces à jamais.
Le respect de l’autre, la dignité de l’autre, dans tout son être, avec ce qu’il est, avec sa culture, ses croyances, c’est plus qu’important, c’est vital. Encore aujourd’hui, je ne peux supporter quand on ne respecte pas la dignité de l’autre. »

Elle est décédée en 2011.

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Prison Bar-le-Duc Yvette et Lucien Cuny (mai 1943) Yvette et Lucien Cuny (25-07-2010)

 

Lefevre

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